La route de l’art contemporain doit passer par le classique, dit la ballerine principale de ballet du théâtre Mariinsky Julia Mahailina

Julia MahalinaLe 9 février 2017 s’est produit en Andorre le ballet de Saint-Pétersbourg avec la participation de Julia Mahailina, vainqueur du prix «Golden herse» (1995) et «Benois de la Danse» (1998), ballerine principale de ballet du théâtre Mariinsky. À la veille du spectacle, pour all-andorra.com, la ballerine a parlé de sa carrière et des tendances mondiales actuelles du ballet.

La ballerine principale, c’est tout d’abord, le talent, le travail colossal, la fortune, la responsabilité ou la mission?

Tout à la fois. Mais tout d’abord, c’est un dur travail. Et la fortune aussi.

Qui ou quoi  vous a le plus influencée dans votre carrière professionnelle?

Quand j’avais trois ans, j’ai commencé à boiter. J’ai eu un terrible diagnostic, ma maladie a progressé et le médecin m’a conseillé de commencer à danser. Ma mère m’a conduit dans une école de danse mais j’étais trop petite et personne n’a voulu me prendre. Je me souviens que ma mère a pleuré. Et je me souviens que la pianiste Elena a eu pitié de nous et, malgré mon âge, m’a donné la permission d’assister aux cours. Le premier jour, après les cours, elle a dit à ma mère: “Votre fille est née danseuse”.

Bien sûr, elle ne parlait pas que de moi. Mais j’ai très vite senti que le ballet n’était pas une coïncidence. Et j’ai toujours respecté mon choix. C’est, finalement, ce qui m’a aidé à devenir une ballerine.

Probablement votre mère savait toujours que vous deviendriez une ballerine?

C’est tout le contraire. Mes parents voulaient que je devienne une pianiste. Je suis d’une famille de pianistes. Depuis l’enfance, le piano était un instrument familier pour moi. J’aime beaucoup le piano.

Comment votre carrière professionnelle a-t-elle débuté ? Comment êtes-vous arrivée à l’école de Vaganova (aujourd’hui l’académie de ballet russe)?

Heureusement, ma terrible maladie a reculé et j’ai commencé à connaître mes premier succès. Quand je suis entrée à l’école de ballet, la concurrence était forte avec 40 autres personnes qui dansaient. J’avais 9 ans, j’étais la plus jeune fille, mais j’ai passé mon premier examen avec succès.

Mon premier professeur de l’école – Irina Bazhenova – a travaillé sérieusement avec moi. Tout en étant enfant, j’ai commencé à prendre part dans des spectacles du théâtre de Leningrad (aujourd’hui le théâtre Mariinsky) “Don Quichotte”, “Giselle”, “la Belle au bois dormant”. Chaque apparition sur scène a été précédée par un travail énorme. Je me sentais très fatiguée. D’année en année, la tension a augmenté.

Votre première performance sur scène? Comment c’était?

J’avais justement 15 ans, quand Constantin Sergeev, danseur de ballet, chef de la chorégraphe de théâtre d’opéra et de ballet de Léningrad de 1951 à 1955 et de 1960 à 1970, m’a demandé de danser sur la scène du théâtre un “pas de deux” dans “Corsaire”, “Casse-noisette” et “Raymonda”. J’ai senti mon courage. J’étais dans une forme parfaite. La vérité est que cela m’a coûté… Un petit morceau de fromage pour le petit déjeuner et des cours toute la journée, sans relâche.

Ensuite il y a eu l’examen final. En dehors de “Casse-noisette”, on m’a fait confiance pour danser un “pas de deux” du Cygne noir du “Lac des cygnes”.  Aucun des diplômés ne s’est risqué à danser cette chorégraphie 32 années après! Je l’ai fait et juste après mon examen j’ai reçu la proposition de signer un contrat avec le théâtre national d’opéra et de ballet de Lviv.

Mais  peut-être vous avez préféré rester au théâtre Mariinsky?

Au contraire, j’étais très heureuse de recevoir cette proposition. Mais le destin en a décidé autrement. Le chorégraphe en chef du théâtre Mariinsky, Oleg Vinogradov, m’a vue…

J’avais 17 ans, je suis devenue une ballerine du théâtre Mariinsky.

Le chemin de la ballerine à la ballerine principale a-t-il été complexe?

Tout a commencé avec le corps de ballet. Je suis allée en tournées. Tous les rôles des ballerines classiques sont toujours planifiés. On a la chance d’entrer dans le spectacle seulement s’il faut remplacer quelqu’un. J’ai pris le risque. Je ne craignais rien. Ainsi, la passion de la victoire a commencé à grandir en moi et j’ai commencé à participer aux spectacles.

Le destin est constamment nourri de nouveaux essais pour moi. Oleg Vinogradov a demandé d’apprendre le second acte du Cygne blanc du “Lac des Cygnes”. C’est un acte très complexe pour une jeune ballerine. La durée pour la préparation est de deux mois. Alors, je ne connaissais pas trop bien mon corps, les muscles n’étaient pas formés. Il n’y avait pas d’occasion de filmer les répétitions. J’ai travaillé sur la pleine confiance de ce que me disait mon professeur. Et je me suis appuyée sur ma propre expérience.

Le rôle d’Odette est beaucoup plus grave que le rôle d’Odile. Dans ce rôle c’est plus difficile de trouver, de comprendre, de ressentir les lignes, les mains, et enfin de trouver le partenaire.

Je pensais que c’est le directeur artistique qui décide de qui danse avec qui ?

Bien sûr, le directeur artistique le décide. Mais les partenaires peuvent refuser, ne pas vouloir danser avec un autre. C’est un phénomène assez répandu.

Et avez-vous réussi le rôle d’Odette?

Bien sûr, le premier rôle n’était pas un chef-d’œuvre. Mais j’ai eu de la chance. Olga Moiseeva, artiste, soliste du théâtre Mariinsky et pédagogue remarquable a commencé à travailler avec moi. Elle a travaillé avec les meilleures ballerines. J’avais le sentiment que la troupe du théâtre Mariinsky progressait. C’était une période de prospérité dans le ballet russe. Les cinq meilleures ballerines – Altynay Asylmuratova, Tatiana Terekhova, Lubov Kunakova, Olga Chenchikova, Galina Mezentseva et leurs superbes partenaires Constantin Zaklinsky, Marat Daukaev, Farukh Ruzimatov, Eugène Neff, Denis Aliyev, Alexandre Kourkov ont formé la pléiade des solistes. Nous avons travaillé ensemble, j’ai regardé leur répétition, ils ont travaillé avec moi. Et j’ai rapidement appris et monté.

Quels sont les traits de caractère qui vous ont aidée le plus dans votre carrière?

Je suis une personne très disciplinée et volontaire. Je ne m’accorde jamais de faveurs. Le soir, je danse au théâtre ; le matin, je l’oublie et je commence la journée comme si rien ne s’était passé. Et chaque jour, je fais comme ça.

Je n’ai jamais apprécié les sociétés bruyantes. Cela m’irrite. Au contraire, j’aime écrire, dessiner. J’ai créé des croquis de mes costumes, je les ai modifiés.

La technique est très importante pour le ballet. Cela exige une concentration totale aussi. Mais il est plus important d’être capable de surmonter la terrible douleur. Je me souviens être venue à la répétition avec les pieds bandés. Les pointes sont littéralement enflammées sur mes pieds. À un spectacle j’ai pris cinq paires de pointes.

En dehors de la Russie, vous dansez dans la troupe du Ballet royal danois, dans la troupe de l’Opéra allemand à Berlin, à l’Opéra de Paris, à Buenos Aires, à Boston. Y a-t-il une différence dans la perception des artistes du ballet russe?

Nous avons toujours été très bien reçus partout. Mon premier saut dans le monde du ballet international et la première reconnaissance internationale a commencé à Paris, puis nous avons eu un gros succès en Amérique. Nous avons été chanceux de participer à une compétition internationale à Paris. Oleg Vinogradov était fortement contre, il était convaincu que nous allions porter atteinte à la réputation du théâtre Mariinsky. Mais nous y sommes allés et on a conquis le jury avec notre énergie. On a ramené à Saint-Pétersbourg le Grand Prix de la compétition internationale et le prix du Festival cinématographique des frères Lumière.

Comment l’art du ballet évolue-t-il?

J’ai senti la tendance du développement du ballet assez tôt. J’ai vu Nadezhda Pavlov, Rudolf Noureev… Ils étaient les fondateurs d’un nouveau courant dans le ballet russe. J’ai commencé à tirer ma jambe au-dessus. J’ai été critiquée parce que cela allait à l’encontre de l’esthétique classique de l’école de Vaganova. Mais j’ai été soutenue par Constantin Sergeev. Puis on a écrit sur moi, que c’était moi qui avais lancé mon célèbre haut-étape.

Il est vrai que lord Rothschild était votre grand fan ?

C’est vrai. Il m’a vue pour la première fois dans “Bayadère” à Londres, puis il est venu spécialement à Moscou, quand nous étions en tournée au théâtre du Bolchoï. Nous avons dîné au restaurant “Metropol”, en face du Bolchoï, j’ai été invitée chez lui dans sa villa. C’était le sommet de ma carrière. Mais tout a commencé à changer: le directeur artistique, les conditions. J’avais 28 ans quand j’ai, comme on dit chez nous, “occupé la deuxième composition”.

Avez-vous été prête à cela mentalement?

Je savais que tôt ou tard, ça allait se passer. Être la première ballerine est un plaisir incomparable. On a le sentiment que le théâtre ne repose que sur toi. Tu es adoré par tous. Cela est comme une protection. Et puis, soudain, tu vois que ta place est occupée par une autre ballerine. C’est terrible, mais je me suis promise de lutter.

Pour rester en forme (48 kg), j’ai dansé dans le music-hall, joué avec des acteurs dramatiques, tourné dans des films documentaires. J’ai continué à chercher par moi-même.

Donc mon passage de 18 ans au théâtre Mariinsky n’était pas oublié. Je savais que je n’en avais pas terminé. J’ai géré mes émotions et j’ai pu sentir que j’étais heureuse et reconnaissante. Je suis de retour.

Quelles sont les tendances actuelles dans le développement du ballet russe?

Malheureusement, il n’y a pas de développement. Le ballet russe s’oriente vers l’Ouest. Nous avons oublié nos traditions. Les théâtres Mariinsky et du Bolchoï luttent contre ces tendances. Mais aujourd’hui, les jeunes danseurs ne sont pas intéressés par la “souffrance de la cinquième position”, fouettés et avec de belles arabesques.

Avez-vous des élèves?

Oui, j’enseigne aux théâtres Mariinsky et Mikhailovsky. J’enseigne à mes étudiants qu’ils ont besoin de sentir la danse classique comme venant de l’intérieur. Je n’explique pas comment extraire la main mais j’explique ce que l’on ressent à ce moment. Quel sens je mets dans ma main. Mes professeurs ont travaillé avec moi comme ça.

Je suis sûre que la route de l’art contemporain doit passer par le classique.

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