Jorge Cebrián, réalisateur du documentaire Boris Skossyreff, l’escroc qui fut roi, a commencé ses recherches sur la figure de Boris il y a une dizaine d’années, les intensifiant au cours des trois dernières années. Il a interrogé des proches, des voisins et des habitants de Boppard (Allemagne), lieu où il est décédé, dont un tiers le connaissait personnellement. Les autres personnes interrogées comprennent des historiens, des biographes de Boris de divers pays, des professeurs d’université, des diplomates et divers autres professionnels. Il a consulté des rapports de services secrets, des dossiers de police et des documents publics trouvés dans des archives comme celles de La Haye (Pays-Bas) et a finalement compilé un total de 6 000 documents. Nous parlons avec Jorge de ce personnage historique, qui a joué un rôle très important dans l’histoire d’Andorre et qui, en fait, a contribué à “placer le pays” sur la carte du monde.
Remerciements au Govern d’Andorra, Qucut Producció i Comunicació, RTVA, Embassade espagnole en Andorre, representació del Copríncep francés, la représentation du Coprince français, la délégation de la Généralité de Catalogne en Andorre et Chris Bouwer.
Interview : Irina Rybalchenko, Olga Kuznetsova
Pour vous, qui est Boris Skossyreff en deux mots ? Pourquoi est-il présenté comme un aventurier entouré de mystère ?
En deux mots, je le définirais comme un survivant débrouillard. C’était un homme très intelligent, bien informé et doté de bons contacts, qui enquêtait minutieusement sur les lieux où il se trouvait afin de pouvoir mener à bien ses escroqueries. Physiquement, il se distinguait par son attrait, qui le rendait cher aux femmes comme aux hommes. Et son charisme était impressionnant. Tout cela lui a permis d’avancer dans ses aventures et de se sortir de situations extrêmes. Il a passé cinq ans dans l’un des goulags les plus durs de Sibérie, a été dans des camps de concentration, où il a même fini par devenir chef de caserne. C’est un personnage absolument extraordinaire jusqu’au dernier moment de sa vie.
Il se maria deux fois. La première fois, il le fit avec une multimillionnaire de Marseille qui, malgré sa fortune, était en déclin lorsqu’il la rencontra. Cette femme fut celle qui le soutint financièrement pendant une grande partie de sa vie et avait 15 ans de plus que lui. Plus tard, quand elle ne lui fut plus utile, il divorça et épousa une jeune femme qui, comme vous pouvez le voir dans le documentaire, avait 40 ans de moins que lui. Elle ne fut pas riche, mais elle lui fut utile pour les affaires liées à l’Allemagne. De plus, il bénéficia du soutien de sa famille, qui couvrit ses dépenses.
Il eut aussi des amantes célèbres, comme Florence Marmon, l’ex-femme de Howard Carpenter Marmon, ingénieur américain et fondateur de la Marmon Motor Car Company. Il eut également des liens avec Natacha Rambova, l’épouse de Rudolf Valentino… De plus, il exista de nombreuses lettres de femmes qui l’aidèrent à sortir de prison en échange de rendez-vous avec lui, et qui lui envoyèrent de l’argent.
Et puis, dans le camp de concentration français de Vernet, des lettres et documents révélèrent qu’il entretenait simultanément 15 amantes, chacune persuadée d’être la seule !
Quel personnage ! Pourquoi l’appelle-t-on « Tsar de Russie » s’il était originaire de Lituanie ?
À cette époque, Vilnius appartenait à la Russie ; plus tard, elle passa sous domination polonaise avant de devenir, avec l’indépendance de la Lituanie, sa capitale.
Comment a-t-il obtenu le titre de roi d’Andorre et combien de jours a-t-il exercé le pouvoir ?
Qu’il ait été roi ou prince d’Andorre est un mystère que je préfère que le public le découvre à travers le documentaire.
Il inventa une fausse lignée, prétendant descendre de la famille royale française. On sait que les origines d’Andorre remontent au XIIIème siècle, lorsqu’un conflit territorial entre le comte de Foix et l’évêque de La Seu d’Urgell fut résolu par un accord instaurant un partage du pouvoir sur cette région. Ainsi, en 1278, Andorre devint un pays indépendant doté d’un Parlement, placé sous la tutelle de deux coprinces : le comte de Foix, futur roi de France, et l’évêque de La Seu d’Urgell. Avec le temps, cependant, la France devint une République, et il n’y eut plus de roi. Il déclara alors que les présidents de la République usurpaient la place légitime de la famille royale française.
Il tenta de s’allier à l’évêque et réussit à convaincre un petit groupe de personnes influentes en Andorre à l’époque, obtenant un soutien minimal sous forme de lettres et de certificats officiels. De plus, grâce à sa ruse et à ses relations dans la presse, il fit publier la nouvelle de sa proclamation comme roi d’Andorre dans les plus grands médias du monde, y compris le New York Times…
Oui, c’est pour ça que le journalisme est appelé le « quatrième pouvoir »… Et combien de jours a-t-il été roi ?
Entre sa proclamation en tant que roi et son expulsion officielle, neuf jours à peine s’écoulèrent.
Il s’installa ensuite en Espagne, où il fut condamné et emprisonné à Madrid. Expulsé vers le Portugal, il revint néanmoins en Espagne à l’aube de la guerre civile et parvint à s’échapper. Plus tard, il fut arrêté en France et interné dans des camps de concentration français. Alors qu’il allait être déporté à Auschwitz, il se mit au service des nazis. Des documents officiels attestent de son appartenance au Parti national-socialiste (NSDAP).
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fut arrêté, remis aux Russes et jugé pour crimes de guerre. Alors qu’il était sur le point d’être exécuté, sa peine fut commuée en 25 ans de goulag.
Combien d’années a-t-il vécu ?
Il décéda en février 1989, mais sa date de naissance reste incertaine, variant entre 1893 et 1900. Au fil des ans, il utilisa différentes dates de naissance en fonction de ses intérêts, cherchant tantôt à paraître plus âgé pour un poste militaire, tantôt plus jeune pour séduire une femme ou décrocher un emploi spécifique.
Que disait la Constitution sur Boris ? Cette Constitution était considérée comme un document très libéral. Voyez-vous des similitudes avec la Constitution actuelle ?
Parmi ses nombreuses réformes, la Constitution du roi Boris énonçait que les étrangers ne pouvaient être expulsés (étant lui-même étranger) et prévoyait la nomination d’un premier ministre ainsi que de ministres. Bien qu’Andorre ait finalement créé des ministères des années plus tard, à l’époque, personne ne savait réellement ce que cela signifiait. En réalité, Boris se révéla un véritable visionnaire. Beaucoup des propositions qu’il fit pour Andorre, comme l’ouvrir aux investisseurs étrangers, construire une station de ski, développer des échanges touristiques ou créer un casino, virent le jour bien des années plus tard.
S’agit-il vraiment de ses initiatives ?
En partie oui, mais je suis sûr qu’il a été influencé par la Suisse. En ce sens, ses propositions étaient, en général, très contemporaines.
Une réflexion philosophique : pensez-vous que les Andorrans du XXème siècle étaient plus innocents que ceux d’aujourd’hui ? Pensez-vous qu’il serait possible qu’une personne d’aujourd’hui arrive et présente les mêmes idées, et que les Andorrans d’aujourd’hui acceptent cette personne ?
Non, ce que cette personne pourrait offrir aujourd’hui n’améliorerait en rien ce que nous avons déjà. Il est vrai que certains aspects sont parfois remis en question, comme le rôle du coprince épiscopal sur des sujets tels que l’avortement et d’autres questions controversées. Toutefois, à l’arrivée de Boris en Andorre, la situation était bien différente.
En 1933, Andorre traversait une période de turbulences. À cette époque, un groupe de jeunes revendica le suffrage universel masculin pour les hommes de plus de 25 ans, car jusqu’alors, seuls les chefs de famille (caps de casa) pouvaient exercer ce droit. Ils en avaient assez de l’étroite souveraineté dont jouissait le peuple, puisque les Coprinces détenaient toujours le dernier mot.
Cette situation s’est produite dans un contexte également turbulent avec les revendications des travailleurs de la FHASA (aujourd’hui FEDA). Au milieu de cette instabilité, certains ont profité de l’occasion pour tenter de se faire connaître et promettre une série d’avantages qui pourraient intéresser la majorité de la population.
Cela veut dire que les gens de l’époque n’étaient pas plus innocents, mais que ce personnage était plus contemporain, n’est-ce pas ?
Exactement. C’était un personnage qui était en avance sur son temps. La situation en Andorre était très différente, avec des besoins beaucoup plus nombreux que ceux actuels. En fait, d’autres « Boris » arrivent souvent en Andorre, mais la plupart d’entre eux restent dans le pays presque aussi longtemps que lui. Mais pas au niveau de ce qu’il a fait et accompli. C’est incomparable. Il a réussi à placer Andorre sur la carte internationale. En 1934, Andorre est devenue un sujet de conversation dans les principaux journaux du monde, à une époque où beaucoup de gens ne savaient même pas ce qu’était Andorre. Et ils l’ont découvert grâce à Boris.
Quels sont les documents les plus exclusifs sur lesquels vous avez eu l’occasion de travailler ?
Cette recherche n’est pas seulement la mienne, car j’ai eu la collaboration de plusieurs chercheurs d’Espagne, du Portugal, de France et d’Allemagne. Personnellement, celles qui m’ont le plus impressionné sont les lettres personnelles et celles de sa première femme. J’étais aussi très intéressé par les rapports des services secrets, car, par exemple, lorsque Boris est entré en Andorre, il ne pouvait pas imaginer que les services secrets français le surveillaient déjà. Ces documents sont archivés aux archives diplomatiques de Nantes. On y voit comment ils surveillent, comment ils sélectionnent les informations et la grande quantité de données dont ils disposaient déjà sur Boris dans les années 1930.
Vous avez mené ses recherches en tant que journaliste, et sans le soutien que vous avez reçu, cela aurait été impossible, surtout dans le cas du documentaire. Quel type de soutien avez-vous reçu ?
Je réalise des documentaires depuis plus de 20 ans. J’ai travaillé comme journaliste dans différents médias du pays tels que le Diari d’Andorra et Andorra Televisó, et j’ai également travaillé dans les rédactions de médias espagnols et dans des entités publiques telles que la Mairie de Barcelone et le Gouvernement d’Andorre. Je travaille actuellement chez Andorra Business et je suis très reconnaissant à sa directrice, Judit Hidalgo, de m’avoir facilité la réalisation de ce travail de recherche. Le documentaire sur Boris est le huitième que j’ai réalisé. Auparavant, j’ai réalisé d’autres travaux de recherche historique qui se sont reflétés dans des documentaires tels que l’histoire de la dernière personne exécutée en Andorre, la découverte des Andorrans qui sont passés par les camps de concentration nazis et le Conseil de guerre de Jordi Pujol.
Lors de la réalisation des documentaires précédents, la figure de Boris est toujours apparue. Lorsque j’ai commencé à faire des recherches sur lui, j’ai réalisé l’ampleur de son personnage, qui a une vie assez complexe, et j’avais besoin de plus de temps pour approfondir son histoire.
Avec la société de production Qucut Comunicació, et l’un de ses fondateurs, Albert Cristòfol, qui est également le producteur et le directeur de la photographie du documentaire, nous avons sollicité les subventions cinématographiques du gouvernement andorran, et nous avons obtenu une partie du financement en 2023.
De plus, nous avons conclu un accord avec un investisseur privé, Chris Bouwer, qui nous a apporté son soutien dans un moment compliqué pour le projet. L’ambassade d’Espagne, la délégation du gouvernement de Catalogne en Andorre, le représentant du coprince français, Estrella Andorra et Quiver Tree Media ont apporté des contributions qui nous ont permis de compléter le projet avec des professionnels du pays et de l’enregistrer de manière cinématographique. Nous avons établi des collaborations avec TV3, la télévision des Îles Baléares (IB3) et la radio et télévision d’Andorre, qui pourront diffuser le documentaire à la fin de l’année. Tout le monde a contribué comme il le pouvait, et honnêtement, je ne pourrais pas être plus reconnaissant, car ils m’ont donné tout leur soutien et ont fait confiance au projet. Nous espérons que cela leur apportera un bon retour.
Parlons du personnage principal. Quel acteur avez-vous choisi pour jouer ce rôle ? Quand aura lieu la présentation ? Combien de personnes sont impliquées dans le projet ? Où a eu lieu le tournage ?
Nous avons organisé une présentation privée en octobre dernier, réunissant partenaires et participants, parmi lesquels certains politiciens. Le film, cependant, ne sortira en salles qu’en septembre 2025. Le tournage a eu lieu en Andorre, à La Seu d’Urgell et à Sitges, tandis que les entretiens ont été enregistrés aux Pays-Bas, en Allemagne, au Portugal, en France, en Andorre et en Espagne. En tout, environ 60 personnes ont contribué à la production du film.
L’acteur principal est Manel Piñero, connu sous le nom d’Homo APM (Alguna Pregunta Més), d’un programme comique de TV3. Leur ressemblance est impressionnante ! Lorsque vous verrez le film, avec les caractérisations données par Inés del Busto, Maria Solsona et Judith Puig, vous aurez la sensation de voir Borís dès le premier instant. Et quand il met le monocle… c’est vraiment impressionnant !
Nous avons également eu la chance de collaborer avec Irina Robles, une excellente actrice andorrane, qui a interprété le rôle de l’une de ses amantes. La bande sonore a été composée par Moe Espinosa, membre du groupe Persefone. Le graphisme a été conçu par Mimi Delgado. L’ingénieur du son, Pere Revert, a réalisé un travail spectaculaire. Enfin, la voix off a été assurée par Sergi Zamora, doubleur de plusieurs stars hollywoodiennes.
De plus, de nombreux autres participants ont contribué à ce projet. Toute notre équipe, à l’exception de Manel Piñero, était composée de personnes d’Andorre, de professionnels locaux qui ont, une fois de plus, fait preuve d’un talent remarquable. Pour ma part, cela a été un immense plaisir de collaborer avec eux sur ce projet.
À quelle fréquence des films sont-ils tournés en Andorre ? Est-ce courant de filmer ici ou est-ce une exception ?
Tourner un film, aussi bien en Andorre qu’ailleurs, est un processus très complexe, car il implique un investissement économique important et de nombreuses ressources. Il est vrai, cependant, qu’Andorre mise de plus en plus sur le secteur audiovisuel et que le Gouvernement fait des efforts et augmente les subventions disponibles.
Honnêtement, j’ai trouvé que filmer en Andorre était beaucoup plus facile que dans d’autres endroits, grâce à la proximité, à la rapidité des démarches administratives et à la collaboration des organismes publics. De plus, nous avons d’excellents professionnels dans le pays et vous n’avez pas besoin d’aller à l’étranger pour obtenir la plus haute qualité.
Pourquoi Boris a-t-il suscité autant d’attention aujourd’hui ? Il y a vingt ans, cette partie de l’histoire d’Andorre était une grande énigme, et aucun détail n’était proposé à son sujet.
C’est un personnage connu et populaire, mais, à l’exception de Gérard Lang, sans doute son biographe de référence, personne ne s’était penché sur sa vie. Son histoire est extrêmement complexe. En fait, comme M. Lang nous l’a dit, nous étions la sixième équipe à essayer de faire un documentaire sur Boris. Les autres équipes n’ont pas pu avancer car leur histoire est trop compliquée pour être racontée dans un documentaire. De plus, déchiffrer la vérité de la fiction, rassembler toute la documentation nécessaire et élaborer un scénario qui raconte sa vie a été un défi considérable.
Pour moi, ce documentaire a exigé bien plus d’efforts que l’ensemble des sept précédents. Cependant, je le considère comme un personnage fascinant, car il a tout pour lui : c’est un escroc professionnel, un aventurier, un organisateur d’orgies pour la jet-set, un survivant ayant traversé des épreuves extrêmement difficiles, notamment des prisons et des camps de concentration, et, pour couronner le tout, c’est un gigolo accompli.
Au final, c’est un personnage divertissant, mais comme vous le verrez dans le film, il a aussi un côté assez sombre qui n’a pas été abordé jusqu’à présent. Nous nous en occupons et nous ne voulions pas adoucir son image, car il comporte à la fois des aspects positifs et très négatifs qui sont également révélés tout au long du documentaire. Vous pourrez le voir dans les cinémas en septembre.








