Mes pièces parlent de la tension qui existe entre la surface et l’intérieur, la fragilité et la résistance, explique Paula Valdeón Lemus, artiste

Au début du mois d’octobre, la Galerie Untitled (Andorre) a ouvert ses portes avec le vernissage de la nouvelle exposition de l’artiste espagnole, Paula Valdeón Lemus. Nous avons échangé avec Paula sur les défis auxquels se heurtent les jeunes artistes pour trouver leur place dans le monde de l’art contemporain, sur la formation artistique en Espagne, ainsi que sur l’univers créatif et le regard qui nourrissent son œuvre.

Interview : Irina Rybalchenko

Où avez-vous étudié et comment évaluez-vous l’enseignement artistique contemporain en Espagne ? Offre-t-il aux jeunes artistes la liberté de s’exprimer ou leur impose-t-il des limites ?

J’ai étudié les Beaux-Arts à l’Université de Salamanque, puis j’ai suivi un master de recherche à la Complutense de Madrid, l’une des plus anciennes et des plus grandes universités d’Espagne, officiellement appelée Universidad Complutense de Madrid (elle possède une longue histoire qui remonte au XIIIᵉ siècle, bien qu’elle se soit établie à Madrid au XIXᵉ).

Je peux parler de mon expérience personnelle, celle que j’ai vécue il y a quatorze ans. Dans mon cas, je dois être honnête : à cette époque, il y avait beaucoup de limites, de fortes séparations entre les disciplines, au point qu’elles semblaient presque s’opposer les unes aux autres. J’espère, et je crois, que les choses ont évolué aujourd’hui, même si cela dépend beaucoup de chaque faculté.

Dans le cas du master, les professeurs cherchent souvent à t’amener sur leur propre terrain, et je pense que ce n’est pas une bonne chose. Il est aussi essentiel, à mon avis, que les enseignants connaissent réellement le monde de l’art actuel et qu’ils te confrontent à la réalité, car sinon, à moins d’un intérêt personnel fort, on peut en sortir sans savoir comment fonctionne le milieu dans lequel on souhaite évoluer. Mais encore une fois, je ne parle que de mon expérience personnelle.

Est-il facile pour les jeunes artistes d’aujourd’hui de se faire un nom en Espagne ? Quels défis avez-vous dû affronter sur votre parcours ?

La vérité, c’est que tout dépend d’où l’on vient. Si l’on vient d’un petit village, d’une famille modeste et que l’on n’a pas de ressources, les choses sont beaucoup plus compliquées que lorsqu’on bénéficie de soutiens. Il faut travailler deux fois plus, с’est clair comme de l’eau de roche. C’est un milieu parfois très classiste. Mais si tu es vraiment sincère dans ton travail et que tu veux réellement donner forme à ce que ta pensée conçoit, tu peux y arriver.

J’ai dû travailler dans mille domaines différents, et cela n’a pas été facile, car je n’avais pas le temps de lire ni de produire ce que je voulais, puisque j’ai commencé à travailler à seize ans. Cela rend le chemin beaucoup plus difficile. Malgré tout, je ne sais pas d’où vient cette ambition que j’ai toujours eue. Mais j’ai affronté les difficultés économiques et personnelles sans jamais laisser le monde qui m’entoure me faire tomber.

Ces défis, même si aujourd’hui ils sont “moindres”, seront toujours là. C’est une profession où, quand on part de tout en bas, il faut entrer dans l’arène. Les hauts et les bas, les incertitudes et l’instabilité font partie du parcours. Pourtant, pour moi, cela en vaut profondément la peine, car lorsque je travaille, je suis heureuse. Quand on réussit quelque chose, on ressent une montée d’adrénaline si intense que rien d’autre ne me l’avait procurée auparavant !

Avez-vous déjà réalisé une exposition personnelle ?

Oui, la première a eu lieu à Madrid en 2021, avec la galerie Rio & Meñana (anciennement WeCollect), ce qui m’a beaucoup aidée à me faire connaître. Par la suite, j’ai présenté mes solo shows dans les galeries qui me représentent actuellement : Artizar, à Tenerife, et Tönnheim Gallery, à Madrid.

Parlez-nous de votre exposition à Andorre : comment l’idée est-elle née et que vouliez-vous transmettre au public ?

Tout a commencé grâce à ma rencontre avec Marta Llompart, la galeriste d’Untitled Contemporani. Elle a découvert mon travail et m’a proposé de réaliser quelque chose pour sa galerie. L’exposition que j’ai créée pour cet espace, « Detrás de / unas flores », constitue une connexion entre deux expositions personnelles que j’avais réalisées auparavant.

Dans cette exposition, je traite de la fiction de la nature dans un monde ornemental et décoratif, qui recouvre les propriétés architecturales. Au moment de travailler sur les pièces, arrive un moment où tout devient un exercice formel visant à transformer l’ornement en la partie organique dont il est originaire, et à considérer les œuvres comme des écorces ou des coquilles qui recouvrent les corps architecturaux.

J’aimerais que le public perçoive le décoratif comme quelque chose de beaucoup plus complexe, et pas seulement comme une simple surface, mais comme un élément que l’être humain façonne et utilise pour rendre les espaces plus habitables. Car derrière, il y a une structure, parfois inconfortable, mais nécessaire pour que ce qui est à l’extérieur puisse exister.

Vous combinez des techniques traditionnelles et numériques. Pourriez-vous expliquer comment cela fonctionne ?

Je me suis spécialisée en peinture et j’ai travaillé comme restauratrice. Cela m’a donné une véritable passion pour les toiles, le lin, l’huile et les techniques traditionnelles dont je ne peux (et ne veux) pas me passer. Je les considère, en fait, comme essentielles.

Lorsque je travaille avec les motifs qui m’inspirent et que je découvre lors de mes balades “urbaines”, j’aime les transposer dans des logiciels comme Photoshop, en les passant à travers une grille, de manière à ce que le design se synthétise et puisse être reproduit par la répétition d’une trame. Dans ce processus, le pixel et la grille deviennent des éléments constitutifs de toutes les constructions : dans les mailles de fer, les carreaux, et dans toutes les images que nous échangeons quotidiennement.

Je vois toute cette matière comme une répétition de formes et de motifs, qui me sert à en créer de nouveaux.

Les fleurs apparaissent souvent dans votre travail. Que symbolisent-elles pour vous ?

Dans ce cas, après avoir rassemblé diverses pièces décoratives, la plupart évoquent des motifs végétaux. Les œuvres prennent pour modèle un ou deux motifs de carreaux représentant une fleur : un cœur et un contour, pouvant se répéter indéfiniment pour créer un motif continu.

Pour moi, la fleur représente un module générateur d’images. Des images que nous introduisons dans nos maisons ou que nous plaçons à l’extérieur des bâtiments pour rendre l’espace de vie ou de passage plus confortable. C’est une paradoxe, car nous détruisons la nature réelle qui nous entoure pour l’introduire de façon artificielle. Dans mon travail, la fleur est en réalité un symbole paradoxal.

Peut-on considérer que votre art est une invitation à observer les espaces urbains et les détails du quotidien que l’on néglige souvent, sous un nouveau regard ?

J’aimerais que ce soit le cas. Que nous regardions la ville et les bâtiments, à l’intérieur comme à l’extérieur, de manière plus attentive, en comprenant leurs formes, en transformant la promenade en une expérience esthétique, et en prenant conscience de ce qu’ils renferment en silence.

Comment envisagez-vous l’évolution de votre pratique artistique dans les années à venir ? Y a-t-il de nouveaux matériaux ou thèmes que vous souhaiteriez explorer ?

Je travaille de manière très intuitive, et les changements apparaissent toujours au fil du travail. Mais oui, j’ai beaucoup d’idées et de projets que j’aimerais réaliser, avec le temps et les ressources nécessaires. Parfois, je me sens débordée, car j’ai tellement d’idées que j’ai peur de ne pas pouvoir toutes les concrétiser.

Concrètement, je commence à explorer le thème de l’“écorce” décorative appliquée au corps humain, c’est-à-dire la manière dont nous couvrons notre propre corps, nos objets et nos surfaces au quotidien pour l’apparence.

Tout cela s’accompagne de l’exploration de matériaux comme le métal, le textile, et de pièces de grands formats pour des projets institutionnels ou des espaces ouverts.

Si vous deviez expliquer le sens central de votre travail à quelqu’un qui ne l’a jamais vu, que lui diriez-vous ?

C’est une question très difficile, car parfois même moi je ne le comprends pas complètement. Mais en ce moment, je dirais que mes pièces parlent de la tension qui existe entre la surface et l’intérieur, entre le fragile et le résistant (ce qui demeure). Et de la manière dont la mémoire de la matière qui les relie se transforme.

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