Dans quelque temps, on cessera de parler constamment d’IA

Bernat Casañas est l’auteur du livre La Última Revolución Humana, qu’il a écrit en 20 heures. Son nouveau livre, Vivo mientras las cosas se hacen CON IA, créé en seulement une heure, est actuellement en préparation pour une publication prévue en octobre.

Originaire de Barcelone, Casañas vit actuellement en Andorre. Entrepreneur et consultant spécialisé dans l’application pratique de l’IA au monde de l’entreprise, il dirige Becama Consulting, un cabinet de conseil en IA et automatisation des entreprises, ainsi que Becama Academy.

Casañas explique qu’il facture 497 € pour une heure de conseil.

Dans cet entretien, entièrement gratuit, il explique comment l’IA transforme le marché du travail, l’entrepreneuriat et l’économie. Il évoque également l’importance de disposer de centres de données souverains, tout en garantissant une concurrence suffisante pour éviter les monopoles, qui peuvent être préjudiciables à n’importe quel secteur de l’économie.

Vous vous présentez comme consultant en intelligence artificielle et vous évoquez un changement important dans votre propre manière de travailler. Avant, vous exécutiez ; aujourd’hui, vous dirigez. Que signifie exactement piloter l’IA plutôt que simplement l’utiliser ?

Les gens utilisent l’IA en lui disant ce qu’elle doit faire, alors que je propose exactement l’inverse : que l’IA me dise ce que je dois faire.

Quand je demande aux gens « comment utilises-tu l’IA ? », je constate qu’ils ont une vision très limitée de ce qu’elle peut faire, parce qu’ils pensent que l’IA fonctionne comme Google : on pose une question, elle répond, puis on fait tout le reste soi-même. La seule chose qui manque, selon moi, c’est de croire réellement que l’IA peut tout faire. Il faut complètement changer d’approche.

Par exemple, l’autre jour, j’ai demandé à mon IA de me créer un plan 3D de ma maison afin que je puisse le modifier, déplacer les meubles et même en ajouter de nouveaux. Et elle l’a fait.

En réalité, ce dont vous avez besoin n’est pas tant d’apprendre des prompts ou mille choses qui ne servent à rien. Il suffit de déverser toute votre imagination, sans limites, dans l’IA, comme si vous étiez dans un rêve.

Ici apparaît une question particulièrement sensible : la protection des données. Si vous confiez toutes vos informations personnelles et professionnelles à un programme, n’avez-vous pas peur qu’il puisse les utiliser contre vous ou les partager avec vos concurrents ?

J’utilise l’IA en local. Le modèle se connecte à mon ordinateur, accède aux informations dont il a besoin et, lorsqu’il cesse de les utiliser, il ne les conserve pas.

Quoi qu’il en soit, le problème des données n’est ni nouveau ni propre à l’IA. Les gouvernements et les entreprises privées ont déjà accès à d’immenses quantités d’informations, y compris des données sur les déplacements des personnes. Il est impossible d’y échapper complètement.

Ce qui a changé avec l’IA, c’est la capacité à traiter et analyser toutes ces données. Un système comme Palantir, par exemple, peut accéder à d’énormes volumes d’informations et, grâce à l’IA, les traiter et en tirer des conclusions qui étaient auparavant beaucoup plus difficiles à obtenir.

Ainsi, plus qu’un nouveau problème créé par l’IA, nous disposons surtout d’une nouvelle capacité à traiter des quantités considérables de données.

Vous dites que votre consultation coûte 497 euros. Qu’achète réellement une entreprise avec ce budget : du savoir, une méthodologie, de l’automatisation ou un changement complet de modèle de travail ?

C’est comme lorsque votre voiture tombe en panne et que vous voulez la réparer vous-même, mais que vous ne savez ni quelles pièces changer ni comment le faire en toute sécurité. Vous faites alors appel à un mécanicien. Plutôt que de l’engager pendant huit heures pour qu’il fasse lui-même la réparation, vous lui achetez une heure afin qu’il vous dise ce qu’il faut changer, puis vous le faites vous-même.

Pendant cette heure, je réalise donc un diagnostic de ce qui se passe et de ce qu’il faudrait modifier afin que l’entreprise puisse, très rapidement, devenir beaucoup plus efficace.

L’IA évolue chaque semaine. Est-il encore pertinent de parler de formation à l’IA, ou faudrait-il surtout enseigner une nouvelle manière d’apprendre et de travailler ?

Il faudrait enseigner une nouvelle manière d’apprendre et de travailler. D’ailleurs, ma formation dure huit heures. J’ai moi-même suivi des formations de six mois, d’un an, avec des diplômes universitaires, etc. Aujourd’hui, je propose une formation de huit heures dans laquelle je vous apprends à installer votre « bras droit », comme je l’ai expliqué, et je vous apprends littéralement à pouvoir faire tout ce que vous voulez sans aide ni connaissances préalables sur le sujet.

Les universités doivent adapter leurs cursus pour que les étudiants apprennent de cette manière et puissent acquérir le type de connaissances dont nous venons de parler.

Une question un peu provocatrice : si, aujourd’hui, un étudiant a accès à une IA disponible 24 heures sur 24 et capable de lui expliquer pratiquement n’importe quoi, qu’apporte encore le modèle universitaire traditionnel que l’IA ne peut pas remplacer ?

L’enseignement est une chose ; la pédagogie en est une autre. La pédagogie est ce qu’il y a de plus important.

J’ai déployé l’IA dans des entreprises et le plus important n’est pas seulement de l’implémenter, mais aussi de transmettre une éthique et des valeurs sur la manière d’utiliser cet outil. Je peux vous apprendre à l’utiliser et vous pouvez ensuite vous demander comment faire, mais vous n’aurez pas ma perspective ni mes valeurs sur la manière d’utiliser l’IA.

Je vais à l’université pour rencontrer les professeurs et bénéficier de leur expérience. L’IA n’a pas d’expérience. Ce n’est pas un système vivant, elle n’a pas vécu d’expériences. Elle ne peut pas éprouver d’empathie pour vous ni vous apporter une perspective réelle sur les problèmes auxquels vous serez confronté à l’avenir.

Certes, les avocats, par exemple, peuvent apprendre l’IA et apprendre le droit avec l’IA. Une grande partie des difficultés qu’ils rencontreront à l’avenir seront des questions juridiques, par exemple savoir si une clause doit être rédigée d’une manière ou d’une autre. Cela, évidemment, l’IA peut l’enseigner.

Personnellement, j’ai beaucoup appris grâce aux modèles que j’ai rencontrés à l’université, mes professeurs, qui m’ont donné cette perspective sur la manière d’utiliser la technologie au service du bien commun. Et cela, l’IA ne pourra jamais me l’enseigner. C’est l’expérience de ces personnes qui peut me l’apporter.

Nous apprendre à penser est ce qu’il y a de plus important. Je le dis toujours : je suis ingénieur, mais l’ingénierie en elle-même, ce que j’ai appris, est moins important que la manière de penser que mes professeurs m’ont transmise.

Lorsque vous parlez de créer un système autour de l’IA avec de la mémoire, des projets, des e-mails, des fichiers et des instructions automatisées, parlez-vous d’un assistant personnel, d’un agent no-code ou d’un robot ?

Je parle d’un « bras droit », c’est-à-dire d’un assistant qui utilise tout ce que vous venez de citer. On peut utiliser des robots, des agents, des sous-agents qui travaillent en parallèle, des routines automatisées… Il peut même automatiser des tâches et créer des programmes informatiques.

Ma philosophie est la suivante : toujours essayer d’aller à la racine du problème.

De nombreuses entreprises affirment déjà utiliser des outils d’IA. Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que vous observez lorsqu’une entreprise cherche à intégrer l’IA ?

Si vous n’entraînez pas correctement l’IA et que vous l’utilisez simplement en lui disant « fais-moi ceci », la qualité des résultats sera catastrophique.

Nous devons disposer de cette connaissance et la faire grandir avec l’entreprise. Pour moi, il est essentiel de ne pas simplement arriver dans l’entreprise, présenter tout le modèle d’IA et tout configurer, mais de créer un système évolutif qui puisse grandir avec l’entreprise. Sinon, cela n’a aucun sens.

L’une des principales erreurs des entreprises consiste à se concentrer uniquement sur l’automatisation d’une partie du business. Mais c’est ce que je dis toujours : si vous automatisez le marketing et les ventes, que se passera-t-il ensuite ? Qu’en sera-t-il du support client, du service client, des opérations, des ressources humaines ou de la comptabilité ?

Les ventes augmentent et la charge de travail augmente également ; il ne faut donc pas oublier de préparer les départements suivants à absorber cette croissance.

Vous êtes passé du travail à Barcelone au développement de projets entrepreneuriaux liés à l’IA depuis l’Andorre. Pensez-vous que l’intelligence artificielle puisse devenir un facteur de compétitivité pour les entreprises du pays et même une nouvelle source de croissance pour l’économie andorrane ?

Tout d’abord, l’Andorre est un pays de plus en plus présent et reconnu à l’international, et de plus en plus de personnes font confiance aux talents qui se trouvent ici et les recrutent. Le pays bénéficie également d’avantages fiscaux qui nous permettent de proposer des prix plus compétitifs.

Nous devons maintenant transposer ces avantages à l’industrie technologique. Par exemple, une agence de marketing cherche à réduire au maximum le temps consacré à chaque client. Avec l’IA, au lieu de passer quatre heures à gérer un client, nous pouvons n’avoir besoin que d’une demi-heure. Cela signifie qu’une seule personne peut gérer jusqu’à huit fois plus de clients.

Si nous dotons les entreprises et les commerces d’Andorre de ces outils, même si seule la moitié du pays les adopte, l’impact sera déjà important. Il n’est pas du tout excessif d’imaginer que presque toute l’Andorre puisse intégrer l’IA dans ses activités.

Si ces entreprises déploient l’IA tout en allant chercher des clients et de nouveaux marchés à l’étranger, l’impact peut être très important. Non seulement ces entreprises peuvent gagner beaucoup plus d’argent, mais cela peut également contribuer à faire croître l’économie andorrane et à augmenter le PIB du pays.

Et nous ne parlons pas d’entreprises qui devraient passer d’usines et de travail manuel à un travail automatisé en investissant des millions d’euros dans des machines. Nous parlons de payer une licence de 20 euros par mois.

Si l’IA se généralise auprès des entreprises et des citoyens, la consommation énergétique associée à cette technologie augmentera également. Dans le cas de l’Andorre, qui dépend de l’énergie importée, dans quelle mesure cela peut-il devenir un défi pour le pays ?

En réalité, les modèles d’IA que nous utilisons fonctionnent sur des serveurs situés aux États-Unis ou en Europe. En tant qu’utilisateurs, nous ne possédons pas notre propre modèle consommant directement cette énergie. Lorsque vous utilisez ChatGPT ou tout autre système d’IA, l’énergie est consommée dans le pays où se trouvent les serveurs. Nous devons donc simplement utiliser ces outils et en tirer parti. Nous ne devrions pas être particulièrement préoccupés par cet aspect.

Par ailleurs, des mesures et des systèmes sont déjà développés pour mieux gérer la consommation d’énergie. Et il ne s’agit pas seulement d’économiser de l’énergie, mais aussi de l’eau. On parle beaucoup de la consommation d’eau liée à l’IA, mais, par exemple, la comparaison entre l’industrie textile et l’IA en matière de consommation quotidienne d’eau est considérable. Le secteur de l’habillement consomme infiniment plus de ressources que, par exemple, les modèles d’IA.

Les inquiétudes augmentent quant au fait que l’IA puisse remplacer des travailleurs et supprimer des emplois. D’après votre expérience auprès d’entreprises qui l’utilisent déjà, que se passe-t-il réellement : l’IA détruit-elle des emplois ou transforme-t-elle la manière dont le travail est réparti au sein des entreprises ?

Oui, l’IA finira par supprimer certains emplois. Mais lorsqu’une entreprise met réellement en œuvre l’IA dans une logique de croissance, cela ne signifie pas qu’elle doive soudainement réduire le nombre de personnes qui y travaillent.

J’ai vu des cas où le personnel consacré à une tâche donnée est soudainement passé de quatre personnes à l’équivalent d’une demi-personne, tandis que le chiffre d’affaires augmentait en même temps de 100 000 euros par an. Mais l’important était que les personnes qui ne réalisaient plus cette tâche puissent se consacrer à autre chose de beaucoup plus important.

Mon expérience est que l’IA supprime du travail, mais cela ne signifie pas directement qu’elle supprime des emplois.

L’Andorre parle de plus en plus de souveraineté numérique et de la nécessité de réduire sa dépendance à de grands fournisseurs technologiques comme Google ou Amazon. Dans ce contexte, la création d’un centre de données dans le pays, sous juridiction andorrane, pourrait être davantage qu’une simple infrastructure technologique : elle pourrait devenir un élément stratégique de souveraineté économique et numérique. Comment évaluez-vous cette initiative ?

C’est une bonne chose. Le seul point est qu’il doit y avoir plus d’un concurrent, car sinon le problème reste exactement le même : nous dépendons d’une seule entreprise. Je le dis souvent, c’est compliqué en Andorre. Il n’y a qu’une seule entreprise d’électricité, une seule entreprise de télécommunications. Je le comprends, il y a des raisons à cela, mais cela nous rend dépendants.

De ce point de vue, la concurrence fait grandir le marché. Comme aux États-Unis, où plusieurs fournisseurs se font concurrence pour s’améliorer et progressent chaque jour parce que chacun innove.

Dans un pays qui cherche à diversifier son économie et à attirer des talents, l’IA pourrait-elle devenir un secteur économique à part entière, ou sa principale valeur sera-t-elle d’agir comme une technologie transversale qui rend les entreprises des secteurs existants plus compétitives ?

À l’heure actuelle, cela peut être un secteur à fort potentiel et générateur de revenus pour l’Andorre, comme Internet l’a été à son époque. Les entreprises de l’Internet sont devenues extrêmement puissantes, mais, en réalité, l’IA est un outil qui finira par renforcer les entreprises en général et donc augmenter leur chiffre d’affaires.

Mais il n’est pas nécessaire que tout tourne uniquement autour de l’IA. Dans quelque temps, on cessera de parler constamment d’IA. C’est comme Internet : autrefois, on parlait beaucoup d’Internet, mais aujourd’hui tout repose tellement sur Internet que nous n’en parlons presque plus.

Si l’Andorre développait son propre data center, dans quelle mesure pourrait-il devenir une infrastructure stratégique pour le pays, non seulement pour protéger les données, mais aussi pour réduire les coûts, accroître la compétitivité des entreprises et stimuler un écosystème d’IA propre au pays ?

De mon point de vue, cela doit s’accompagner de formation et d’un travail de sensibilisation de la population. Cela pourrait également contribuer à réduire une grande partie des inquiétudes liées aux fuites de données et constituer, par conséquent, une initiative très intéressante.

Surtout, cette infrastructure doit permettre de rendre le pays plus compétitif. Aujourd’hui, dans les entreprises et les modèles économiques de plus en plus orientés vers l’IA, le poids des coûts de personnel diminue. Les principaux coûts sont désormais davantage liés aux API et aux services d’intelligence artificielle.

Si, par exemple, je dois analyser un document avec Claude et que cela me coûte deux euros, alors qu’un modèle développé ici, en Andorre et par des Andorrans, ne me coûte que cinquante centimes, je deviens beaucoup plus compétitif.

Il est donc tout à fait pertinent de développer cette infrastructure lorsqu’elle permet réellement d’être plus compétitif. Non pas simplement parce qu’elle se trouve ici, mais parce qu’elle procure des avantages économiques à ceux qui l’utilisent.

Cet entretien vise à encourager les gens à utiliser l’IA tout en veillant à ne pas perdre la dimension humaine. Si vous deviez résumer en quelques mots tout ce dont nous avons parlé, quel message adresseriez-vous aux personnes qui craignent encore que l’IA leur fasse perdre cette part d’humanité ?

L’IA est venue pour vous rendre plus humain. Si je peux développer un peu : je défends depuis toujours l’idée que l’IA est là pour faire le travail que vous ne devriez pas avoir à faire et que vous ne voulez pas faire, afin que vous puissiez vous concentrer sur ce qui vous motive, sur ce qui vous donne envie de vous lever le matin.

C’est très important pour moi. Depuis longtemps, je ne voulais plus me réveiller un dimanche avec de l’anxiété parce que je devais travailler le lundi. Beaucoup de personnes vivent dans une anxiété permanente parce qu’elles mènent une vie qu’elles ne veulent pas vivre, notamment dans leur travail, qui occupe plus de huit heures par jour.

Je propose donc d’utiliser l’IA pour éliminer tout ce travail que vous ne voulez pas faire et qui, rien qu’en y pensant, vous génère de l’anxiété et du mal-être. Et, à partir de là, commencez à vivre.

Nous sommes ici pour expérimenter, vivre et, surtout, grandir. Et l’IA s’est chargée de tout le reste.

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