Le 3 mars, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, l’Ambassade d’Espagne en Andorre, en collaboration avec l’Institut Andorran des Femmes, a organisé la conférence “Paroles et actes de femmes : la vie au temps du Moyen Âge”. La rencontre a réuni Araceli Rosillo Luque, de Barcelone, historienne reconnue et spécialiste de l’histoire des femmes ainsi que de leur rôle à travers les siècles. À cette occasion, elle a proposé un regard approfondi sur la manière dont les femmes ont construit leurs propres significations, surmonté les obstacles et laissé leur empreinte dans la société. Nous avons découvert quelles figures féminines ont été les plus marquantes et quelles leçons nous pouvons tirer de leurs parcours. Nous avons également appris que la femme qui l’inspire le plus aujourd’hui est sa sœur, Cristina Rosillo Luque.
L’interview: Irina Rybalchenko
Cela fait-il longtemps que vous menez des projets avec l’Institut Andorran des Femmes (IAD) ?
Non. C’est à l’automne dernier que Judit Pallarés, secrétaire générale de l’IAD, a pris contact avec moi. Elle m’a proposé d’animer une conférence dans le cadre des activités organisées à l’occasion de la Journée internationale des femmes.
C’est la première fois que l’IAD collabore avec l’Ambassade d’Espagne en Andorre, et je suis très heureuse et honorée d’en faire partie. Il s’agit d’une institution publique qui souhaite que son message touche l’ensemble de la société, et cela est très important à mes yeux.
Le 8 mars est la Journée internationale des femmes, une journée où l’on reçoit des félicitations, des fleurs, etc.
Que représente cette date pour vous ?
Le 8 mars comporte une dimension de célébration, mais aussi une dimension essentielle de revendication. C’est un moment pour réfléchir au chemin parcouru et aux objectifs qui restent encore à atteindre.
Il y a bien sûr une part symbolique : on félicite sa mère, sa famille, ses amies, toutes les femmes de son entourage. Mais cette félicitation doit s’accompagner d’une conscience critique. C’est une journée de visibilité, de revendication et d’activisme.
Nous devons être présentes, sortir dans la rue, participer à la manifestation avec des fleurs, mais aussi avec des pancartes, pour exprimer tout ce que nous voulons encore voir changer et tout ce qui, aujourd’hui encore, n’a pas changé : la violence, le contrôle des corps et d’autres questions que nous traînons depuis des siècles ne sont toujours pas pleinement résolus.
Ainsi, le 8 mars est à la fois une célébration et une revendication.
Qu’est-ce qui vous a poussée à consacrer votre carrière à l’étude de l’histoire des femmes ?
Avant tout, deux de mes professeures : Teresa Vinyoles et Dolors Molas, à l’Université de Barcelone. Elles enseignaient l’histoire en intégrant naturellement les femmes dans le récit, non comme une exception ni comme un ajout de dernière minute.
Alors que, dans d’autres cours, les femmes étaient presque absentes ou reléguées au second plan, elles les inscrivaient pleinement dans le récit historique. Cela m’a fait comprendre que de nombreuses contributions féminines avaient été invisibilisées, alors même qu’elles étaient fondamentales pour soutenir la vie et les sociétés.
C’est durant ces années d’études qu’est né mon intérêt pour l’histoire des femmes.
Quelles sont vos recherches en lien avec l’histoire des femmes ?
Je suis spécialisée dans l’histoire de femmes liées au domaine spirituel : moniales, béguines, recluses… Autrement dit, des femmes qui consacraient leur vie à Dieu, tant à l’intérieur des monastères qu’en dehors, car la vie religieuse féminine ne se limitait pas à l’espace monastique.
Dans le champ de l’histoire des femmes, ce qui m’intéresse particulièrement, c’est l’étude de ces formes de spiritualité féminine et de la manière dont elles ont construit des espaces propres d’autonomie et de sens.
Et quelles figures mettriez-vous particulièrement en avant ?
Il est difficile de n’en choisir que quelques-unes. Tout dépend si l’on parle de l’espace catalan ou du contexte européen, car de nombreuses femmes ont joué un rôle majeur dans l’histoire de la spiritualité et du monde chrétien.
Quels sont quelques-uns des noms les plus marquants dans l’histoire des femmes que vous étudiez ?
Je peux répondre siècle par siècle.
Pour les IXe et Xe siècles, en Catalogne, il y a l’abbesse Emma de Barcelone, qui a gouverné le monastère de Sant Joan de les Abadesses ainsi que son territoire avec une remarquable capacité politique et religieuse.
Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen, en Allemagne : religieuse, compositrice, écrivaine et prédicatrice aux talents multiples.
Au XIIIe siècle, Claire d’Assise, en Italie, fondatrice des clarisses et figure clé du mouvement franciscain.
Au XIVe siècle, Catherine de Sienne, en Italie, très active sur les plans politique et religieux, ainsi que Julienne de Norwich, en Angleterre, théologienne et mystique de premier plan.
Au XVe siècle, Isabelle de Villena, en Espagne, écrivaine et religieuse importante dans la culture catalane.
Au XVIe siècle, Thérèse de Jésus (Thérèse d’Ávila), en Espagne, mystique, réformatrice de l’ordre du Carmel et autrice de grandes œuvres spirituelles, figure majeure de l’histoire religieuse féminine.
Et au XXe siècle, Clara Zetkin, en Allemagne, militante et grande référence du féminisme international.
Qu’est-ce qui les rend si remarquables dans l’histoire des femmes ?
Toutes ont agi dans des contextes très restrictifs, qu’ils soient juridiques, sociaux ou religieux, et elles ont eu le courage d’accomplir des choses extraordinaires dans leur époque. Ce sont de véritables sources d’inspiration pour comprendre à quel point les femmes ont laissé une empreinte significative tout au long de l’histoire.
Y a-t-il une découverte ou une anecdote, dans le cadre de vos recherches, qui vous a particulièrement surprise ?
Une découverte qui m’a procuré une immense joie remonte aux années où je préparais ma thèse doctorale. Je travaillais au monastère de Santa Clara de Manresa, en consultant les archives et en rédigeant ma recherche. J’avais déjà publié quelques articles sur mes découvertes, mais un point continuait à me résister : le processus de fondation du couvent. Je n’arrivais pas à comprendre dans quelles circonstances précises ce monastère avait été fondé ; malgré les articles rédigés, je poursuivais mes recherches.
J’ai finalement trouvé un document qui identifiait la fondatrice du monastère : une femme liée à la cour de Blanche d’Anjou, nommée Berengarona de Pujol. Après la mort de la reine, elle avait reçu une pension du roi et, avec cet argent, elle avait fondé le couvent. Bien que le document fût très endommagé, j’ai pu identifier son nom ainsi que les éléments essentiels de la fondation.
Je me souviens m’être levée de ma chaise en m’exclamant : “J’ai trouvé la fondatrice !” C’était un moment très émouvant, au point qu’une personne du personnel des archives est venue voir ce qui se passait. C’est sans aucun doute l’une des anecdotes les plus marquantes de ma recherche.
Que pouvons-nous apprendre, nous les femmes modernes, des femmes qui vivaient à l’époque médiévale ?
Nous pouvons apprendre à lutter et à rester fidèles à nous-mêmes. Ces femmes vivaient dans des contextes extrêmement limitatifs, notamment sur les plans juridique et théologique, et elles étaient considérées comme inférieures, comme si elles avaient constamment besoin d’être placées sous tutelle. Pourtant, malgré ces restrictions, elles conservaient un lien très profond avec ce qu’elles étaient véritablement.
Ce qu’elles nous montrent, c’est que, lorsque l’on sait ce que l’on veut et qui l’on est, on peut trouver des brèches au sein même du système pour accomplir ce que l’on désire. Beaucoup de femmes ont vécu à des époques très contraignantes, mais elles sont parvenues à mener leur vie religieuse avec activisme et impact social, sans que personne ne puisse le leur reprocher.
C’est cela que j’apprends d’elles : se connaître soi-même et agir avec fidélité à son essence, en cherchant les opportunités même à l’intérieur de systèmes très restrictifs.
Et aujourd’hui, y a-t-il une femme qui vous inspire particulièrement ?
Oui, absolument. La femme qui m’inspire le plus aujourd’hui est ma sœur, Cristina. C’est une femme qui n’a pas peur d’apprendre à se connaître — et si une peur surgit, elle la dépasse. Elle a toujours été combative et, malgré des moments très difficiles, elle n’a jamais laissé ces épreuves l’écraser. Pour moi, c’est ma référence la plus inspirante.
Enfin, prévoyez-vous de poursuivre de nouvelles recherches ou de publier d’autres livres ?
Oui. Je viens de publier un ouvrage collectif avec Julia Lewandowska, professeure à l’Université de Varsovie, que j’ai récemment présenté à Varsovie. Il s’intitule “Within Walls: Experience of Enclosure in Christian Female Spiritualities (From Late Antiquity to Early Modern Period)”. Le livre est en anglais.
J’ai également plusieurs articles en préparation sur l’histoire des Carmélites au Portugal, ainsi qu’un autre ouvrage consacré à l’étude des traces matérielles laissées par les moniales du haut Moyen Âge en Catalogne.



