Bruno Ducret, violoncelliste parisien, est venu pour la première fois en Andorre avec “Le Siège de Mossoul”. Cette création est signée par Félix Jousserand, poète, slameur, chanteur et l’une des voix les plus singulières de la scène poétique contemporaine française. Dans cette œuvre, il mêle chronique de guerre, épopée écrite en alexandrins et performance musicale. Présenté dans les jardins de l’Ambassade de France en Andorre, le spectacle retrace l’une des plus importantes batailles urbaines du XXIᵉ siècle : le siège de Mossoul, qui opposa, entre 2016 et 2017, la coalition irakienne et occidentale à Daech.
Le musicien parle d’un “tapis de bruit”, mais le mot ne doit pas tromper. Ce bruit n’est pas un désordre. C’est une matière travaillée. Un fond sonore qui enveloppe sans noyer. Un coussin parfois rude, parfois inquiétant, parfois presque confortable. L’idée est étonnante : créer avec des sons agressifs une forme de bercement. Comme lorsqu’on s’endort dans un lieu bruyant et que, soudain, c’est le silence qui réveille. L’oreille s’habitue, le corps accepte, l’attention se déplace.
La musique devient alors un climat. Elle installe un monde dans lequel la voix peut évoluer. Elle rend certains moments plus intenses simplement en se retirant ou en revenant. Elle met en lumière le texte sans l’illustrer lourdement. Elle permet au spectateur de ressentir avant même de comprendre.
Le récit, lui, porte une charge forte. Mais ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement le sujet. C’est la manière de le rendre audible. Le texte pourrait être lu seul. Il aurait déjà sa force. Mais avec la musique, il acquiert une autre dimension : celle du souffle partagé. On n’écoute plus seulement des phrases. On écoute leur poids. On écoute leur vitesse. On écoute l’espace qu’elles ouvrent.
“Cela fait deux ans et demi que je travaille avec Félix Jousserand. Nous avons créé cette pièce après avoir déjà travaillé ensemble pendant six mois. Nous avons donc commencé cette collaboration à la fin de l’année 2023 en vue de cette création présentée au Festival d’Avignon à l’été 2024.
C’est la première fois que je viens en Andorre avec ce spectacle. Félix y était déjà venu avec un autre spectacle sur la chanson albigeoise, mais pour moi, c’est une première.
Je trouve que cette création occupe une place particulière par rapport à ce que j’ai fait auparavant et par rapport à la manière dont la musique est généralement utilisée au spectacle. C’est un endroit à la fois exigeant et substantiel. Souvent, lorsqu’on amène de la musique dans un spectacle, elle entre en compétition avec le langage. On peut tomber dans l’écueil du musicien qui reste sur le côté et qui ne sert que de ponctuation ou de transition entre deux scènes, une virgule sonore, un effet d’atmosphère. La musique n’est alors pas vraiment intégrée.
À l’inverse, une musique trop présente, trop active ou qui cherche à être en connivence avec le texte finit également par entrer en compétition avec lui.
Pour moi, le texte et la musique stimulent deux imaginaires différents. La musique relève de l’abstrait, tandis que le texte est du langage, quelque chose de concret que tout le monde comprend. La musique, elle, est une histoire de sensibilité.
Avec ce spectacle, j’ai trouvé une place d’illustration qui me convient. Dans beaucoup de spectacles, illustrer le langage serait malvenu puisqu’il se suffit à lui-même. Ici, j’ai choisi d’illustrer la guerre. Il y a donc des sons assez violents, qui rappellent l’électricité ou le métal qui s’entrechoque. Ce n’est pas harmonieux, c’est très peu mélodique.
J’ai surtout essayé de structurer le récit grâce à des points de rendez-vous. La musique est omniprésente ; elle forme une sorte de tapis sonore qui reste toujours sous le texte. En plus d’illustrer ce qui est dit, elle crée une espèce de coussin qui ne tire jamais la couverture au texte. La musique et le texte sont sur deux plans qui ne se rencontrent pas, sauf quand on le décide.
Ce n’est ni complètement écrit, ni complètement improvisé. Le spectacle repose sur un thème central, la seule mélodie de la représentation, qui revient au début, au milieu et à la fin, et qui est jouée de plus en plus mal à mesure que le récit se désagrège.
Le spectacle est structuré en quatre actes. Avec Félix, nous nous sommes mis d’accord sur les matières sonores, les humeurs et les types de bruit propres à chaque acte. Ensuite, je choisis les pédales, les associations de sons et le trajet que je vais suivre. Je sais quelles sonorités caractérisent chaque acte, mais je décide moi-même de la manière dont elles évolueront vers le suivant.
Je tiens quelque chose dont j’ai la responsabilité. S’il y a un trou dans la musique, tout s’effondre. Si je perds la concentration, je perds aussi la cohérence. Un silence au mauvais moment déconcentre également par rapport au texte. Les deux éléments fonctionnent donc en symbiose.
Je me suis inspiré de cette sensation que l’on éprouve lorsqu’on s’endort dans un environnement bruyant : au bout d’un moment, le bruit devient confortable, il berce. Mais dès qu’il s’arrête, on se réveille brusquement. Je voulais que la musique de ce performance, pourtant abrasive, produise cet effet.
Le fait d’enlever ou de rajouter la musique permet de mettre certains moments du texte en lumière. J’ai donc cherché à installer un confort d’écoute permanent, au point que le public s’habitue progressivement à des sons pourtant agressifs. Cela me permet ensuite d’évoquer les drones ou les rafales de mitraillette sans que cela paraisse enfantin. Parce que nous sommes deux sur scène et que cela se construit ensemble, ces sons soutiennent simplement le récit.
Je vois ce travail comme une danse sonore. Face à un texte comme celui-là, il m’aurait semblé très malvenu de faire un joli accord ou une belle mélodie. Pourquoi sortir du récit pour faire de la musique ? Cela me paraissait étrange. C’est aussi pour cela que nous parlons de « performance » plutôt que de « spectacle ». Le mot « spectacle » devient gênant lorsqu’il s’agit d’une histoire qui concerne tout le monde et qui ne nous appartient pas”.



