Avec la rentrée scolaire, de nombreux étudiants en fin de parcours s’interrogent sur leur avenir et les métiers qui pourraient répondre à leurs aspirations. Nous commençons donc à explorer les professions les plus demandées aujourd’hui afin de les aider à faire des choix éclairés.
Nous avons parlé avec Alfredo Ibáñez, responsable Innovation à Immfly, une entreprise de Barcelone qui dessert plus de 50 compagnies aériennes en Europe, Amérique latine, Amérique du Nord et dans la région Asie-Pacifique, permettant aux voyageurs de rester connectés tout au long du vol. Notre interview aborde des sujets tels que les microservices, la blockchain, la connectivité 5G et par satellite, ainsi que les profils professionnels et compétences clés qui façonneront l’avenir du secteur aéronautique.
Interview : Irina Rybalchenko
Quels profils professionnels de l’aéronautique seront les plus recherchés dans les prochaines années ?
Au cours des 5 à 10 prochaines années, le secteur aéronautique va connaître des changements significatifs, stimulés par la durabilité, la numérisation et l’automatisation. Ces tendances vont détermineront les profils professionnels les plus demandés et le type de formation que les universités devront proposer.
Parmi les profils les plus recherchés : ingénieurs en propulsion et aérodynamique verte, spécialisés dans les carburants durables (SAF), moteurs hybrides/électriques et conceptions aérodynamiques à haute efficacité ; spécialistes des systèmes autonomes et de la dronistique pour des applications telles que la logistique, la surveillance, la maintenance et le contrôle du trafic aérien des drones; ingénieurs en systèmes avancés et avionique, axés sur l’architecture modulaire, les systèmes embarqués, les communications par satellite et la cybersécurité aéronautique; Des experts en maintenance prédictive et l’analyse de données, capables d’exploiter les informations des capteurs, d’anticiper les pannes et d’optimiser les opérations.
Au niveau formation, J’ai eu l’opportunité de suivre moi-même des cursus d’ingénierie en France et en Espagne, dans le cadre d’un double diplôme entre l’Université Polytechnique de Valence (UPV) et l’IMT Atlantique, ainsi que d’autres expériences à l’UPC (Barcelone) et à l’INSA de Lyon. En Espagne, l’UPC et l’UPM (Madrid) offrent une formation aéronautique de très haut niveau ; en France, Supaéro (Toulouse) constitue également une excellente option. À Andorre, nous avons la chance de bénéficier de deux formations de grande qualité à proximité.
À Immfly, vous avez été pionniers dans l’utilisation de microservices à bord, permettant de déployer différentes applications sur une même plateforme technologique. Comment avez-vous surmonté les défis techniques liés à leur déploiement ?
Lorsque nous avons créé Immfly, les services numériques à bord se limitaient principalement aux écrans des sièges sur les vols long-courriers et, dans certains cas, aux avions équipés d’antennes satellites offrant une connectivité faible ou moyenne. Chaque nouveau service nécessitait l’installation d’un matériel spécifique: un pour les écrans, un pour la connectivité, un pour l’Electronic Flight Bag – un outil numérique destiné aux pilotes – et ainsi de suite…. La plupart de ces systèmes étaient peu mis à jour, de manière manuelle et inefficace.
Un autre facteur clé était l’« environnement avion », intrinsèquement hostile aux systèmes numériques. En effet, les systèmes peuvent devenir instables en raison de coupures d’alimentation imprévisibles, d’où l’utilisation de plaques de power hold-up pour garantir l’alimentation dans les moments critiques.
Il fallait également gérer correctement les connexions (Wi-Fi, mobile et satellite) selon la réglementation de chaque pays en adaptant canaux, roaming et usage satellite pour minimiser les coûts.
En 2014, nous avons créé Aeròdrom, notre plateforme de services numériques à bord. C’était la première plateforme multiserveur du secteur, entièrement autonome, permettant d’intégrer facilement des applications internes ou externes. Aeròdrom nous permet de déployer de nouvelles applications ou mises à jour pour les passagers, l’équipage ou les pilotes, à la demande et avec une fiabilité élevée.
Notre innovation ne s’est pas limitée aux services numériques: depuis le Principat d’Andorre, nous avons conçu une nouvelle plateforme matérielle permettant de déployer une architecture distribuée à bord, éliminant la dépendance à un serveur unique. Cette unité intègre un modem satellite basse vitesse et coût, offrant des fonctionnalités comme la messagerie, la validation des paiements et la transmission de données opérationnelles de manière optimisée.
Comment avez-vous réussi à déployer la plateforme digitale Aeròdrom en Europe en une seule nuit sans impacter les opérations de la compagnie aérienne ?
Le coût des avions commerciaux, comme l’Airbus A320 ou le Boeing 737, est extrêmement élevé, et chaque heure d’immobilisation représente une dépense importante. C’est pourquoi l’installation d’un système technologique à bord suit un processus strictement planifié.
La première étape est la certification : le projet de modification de l’avion doit être validé par les autorités réglementaires, telles que l’EASA en Europe ou la FAA aux États-Unis. Ensuite vient la production : acquisition et assemblage de tous les éléments nécessaires. Une fois cette préparation terminée, l’installation est soigneusement programmée avec la compagnie aérienne afin de minimiser l’immobilisation de l’avion. Selon la complexité, le montage peut durer de quelques heures à plusieurs jours.
Un exemple concret est le premier déploiement nocturne réalisé avec Volotea à l’aéroport de Nantes : l’installation complète a été réalisée en seulement 9 heures, permettant à l’avion d’être opérationnel pour son vol suivant, sans aucune interruption des opérations.”
L’intelligence artificielle révolutionne de nombreuses industries. Quels sont, selon vous, les cas d’usage les plus prometteurs dans l’aviation commerciale pour les 5 à 10 prochaines années ?
Il faut garder à l’esprit que 5 ou 10 ans ne représentent pas une longue période dans l’aéronautique, où certains contrats durent jusqu’à 30 ans. Néanmoins, si le rythme actuel se maintient, l’IA permettra d’accomplir des avancées aujourd’hui inimaginables: optimisation opérationnelle des compagnies, amélioration significative de l’expérience passager, conception et production d’avions plus efficaces avec de nouveaux carburants et une empreinte environnementale réduite.
L’IA est un outil extraordinaire en mode copilote: elle assiste les experts humains, améliore les processus et augmente la productivité.
Quelles barrières – techniques, réglementaires ou éthiques – ralentissent l’adoption de l’IA dans le secteur aéronautique et comment les surmonter ?
Aujourd’hui, l’IA ne fournit pas encore de garanties suffisantes pour automatiser des processus critiques sans supervision humaine. La qualité et la structuration des données sont également cruciales et souvent difficiles à obtenir dans un secteur aux systèmes hétérogènes et aux informations sensibles.
Du point de vue réglementaire, la situation est encore embryonnaire. L’EASA et la FAA travaillent à l’établissement de cadres permettant de certifier les systèmes IA, mais la nature adaptative de ces modèles entre en tension avec les exigences de stabilité et de traçabilité. L’attribution de responsabilités en cas d’erreur ajoute également une incertitude juridique freinant certaines initiatives.
Surmonter ces barrières nécessitera un effort conjoint entre entreprises technologiques, régulateurs et opérateurs. Une implémentation progressive et responsable, ciblant des applications à forte valeur ajoutée (maintenance prédictive, assistance passagers, optimisation interne), permettra à l’IA de devenir un allié essentiel pour rendre l’aviation plus efficace, personnalisée et durable.
Quelles leçons l’aviation peut-elle tirer du secteur mobile et des technologies grand public ?
Les télécommunications et la tech grand public opèrent principalement en B2C, avec une forte compétition, des cycles produits courts et une grande diversité de fournisseurs. L’aéronautique, au contraire, exige une qualité très élevée, avec des investissements significatifs et des cycles de vie longs, ce qui implique parfois des avions équipés de technologies obsolètes selon le standard grand public.
À Immfly, nous avons développé notre propre hardware, Equilux, à architecture modulaire et évolutive, permettant de remplacer un serveur interne par une version plus performante tout en conservant la compatibilité existante, réduisant coût et délai de recertification.
Nous travaillons maintenant à intégrer Equilux dans le processus de fabrication des avions, afin qu’il fasse partie du catalogue de choix des compagnies lors de la commande, montrant que l’aviation peut adopter les bonnes pratiques du secteur des télécoms si elles sont adaptées avec rigueur et vision.
Quelle est votre vision de l’intégration des technologies 5G et satellite dans l’aéronautique ?
L’intégration de la 5G et du satellite est une opportunité clé pour une cabine pleinement connectée. Ces technologies sont complémentaires: la 5G pour la connectivité au sol, le satellite pour le vol.
La 5G, intégrée à Equilux, offre une connexion rapide et efficace à l’aéroport, essentielle pour synchroniser contenus, mises à jour et données opérationnelles à moindre coût. La connectivité satellite reste la solution naturelle en vol, avec des services allant de la faible vitesse (anciens modems) à la haute capacité, via des constellations LEO, MEO ou GEO, chacune avec latence, couverture et coût spécifiques.
L’antenne ESA (Electronically Steered Array) est une innovation prometteuse: elle réduit taille et complexité, facilitant l’installation à bord. Les réseaux Air-to-Ground offrent une alternative à coût potentiel plus faible, mais limitée géographiquement. La tendance globale va vers la miniaturisation, l’efficacité et la réduction des coûts, rendant la cabine pleinement connectée plus proche que jamais, grâce à une intégration intelligente de toutes les solutions.
Comment évaluez-vous le potentiel de la blockchain pour l’aviation ?
Bien que prometteuse, la blockchain offre davantage d’opportunités au sol qu’à bord.
Elle peut sécuriser et vérifier les opérations de maintenance, faciliter les audits et réduire les fraudes. Dans la supply chain, elle permet de certifier l’authenticité des pièces via des registres partagés entre fabricants, fournisseurs et compagnies.
Pour les passagers et les processus administratifs, elle ouvre de nouvelles voies: gestion d’identités digitales sécurisées, partage de données entre aéroports et compagnies, simplification de la facturation et du suivi des bagages, création de tickets inviolables ou de programmes de fidélité interopérables.
Cependant il faut rester réaliste: l’industrie aéronautique est conservatrice et lente à adopter des technologies impliquant des changements structurels ou réglementaires. Si quelques cas existent, la blockchain n’est pas encore standard dans le secteur.





