Matthew Herbert: le reflet du temps

Matthew Herbert le reflet du temps

MATTHEW HERBERT PARLE DE SON NOUVEL ALBUM DÉDICACÉ AU BREXIT, AINSI QUE SON STYLE DE VIE RURALE, SES COLLABORATIONS PRÉFÉRÉES, LES ÉPOQUES SOMBRES DE L’HUMANITÉ ET SA DETTE ENVERS ENVERS LA COMMUNAUTÉ PORCINE

Matthew Herbert est certainement l’un des compositeurs modernes les plus intéressants. Il a commencé sa carrière musicale  dans les années 90. Son premier projet musical, Wishmountain, était inspiré d’une musique concrète – une approche basée  sur le mélange et l’utilisation de sons trouvés dans notre environnement habituel, chose qui dans ses travaux a constitué sa colonne vertébrale. Durant les années 90, Matthew a eu de nombreux alter égos comme Doctor Rockit, Radio Boy, Best boy Electric et The Music Man. Après avoir lancé le mémorable “Around the house” en 1998, il est devenu le producteur le plus reconnu de musique dance. Il montrait une nouvelle manière de créer de la musique house, basée sur des techniques concrètes en y ajoutant des structures de jazz aux rythmes house. “Around the house” a été le responsable de la naissance du nouveau style – microhouse, adopté et développé par des grands noms de la musique électronique comme Ricardo Villalobos et beaucoup d’autres.

Dans les années 2000, les limites pour qu’il devienne un producteur de musique électronique ont été que Matthew Herbert était une personne à l’esprit précoce. Il a commencé à enregistrer des albums avec ses interprétations de jazz et à faire des tournées dans le monde entier avec son groupe.

Tout au long de sa carrière musicale, il a créé des morceaux réellement uniques en trouvant de nouveaux sons. Il a enregistré sous des plaques d’égout de Fleet Street, avec des grains de café du Vietnam, dans des porcheries ou des poulaillers, avec 3500 personnes mordant une pomme en même temps. Il a enregistré aussi des lieux comme les maisons du Parlement à Londres et les couloirs du British Museum. Tous sont soigneusement sélectionnés, ont été mélangés et utilisés dans sa musique. Ses derniers travaux oscillent entre le jazz et sa vision de la musique pop moderne, comme dans ses albums “Goodbye Swing”, “Scale”, “The Shakes”  et quelques oeuvres plus expérimentales comme “One Club”, “One Pig”.

En plus de sa méthode expérimentale d’enregistrement, Matthew Herbert est connu pour lancer des messages politiques très durs et beaucoup d’autres idées dans ses morceaux, en relation avec la globalisation corporative, les menaces du changement climatique, le Brexit et beaucoup d’autres problèmes du monde moderne.

Matthew a trouvé un petit moment dans son agenda super occupé pour parler avec all-andorra à propos de son dernier album, juste sorti du four, et de beaucoup d’autres sujets intéressants. Parler avec un musicien si influent et avec une formation culturelle si importante, avec son sens de l’humour anglais et sa manière de penser si ouverte a été un plaisir et une expérience réellement enrichissante.

Interview: Dmitry Tolkunov

Bonjour Matthew, merci beaucoup d’avoir trouvé un moment pour parler avec nous. Cela a été un peu difficile de faire cette interview, je comprends que tu sois très occupé à travailler sur le nouvel album qui vient juste d’être fini il y a quelques jours. Peux-tu nous expliquer un peu en quoi il consiste?

C’est clair. Le disque s’appelle “The State Between us”, et c’est un enregistrement avec un grand orchestre, sur le thème principal du Brexit. Nous le lancerons le 29 mars, le jour où le Royaume-Uni abandonne l’UE. Environ un millier de personnes de toute l’Europe ont pris part à sa création. Il y a eu un travail important de production, ça a demandé 3 ans de travail. Nous avons fait beaucoup de choses divertissantes pendant l’enregistrement – j’ai payé un nageur pour traverser la Manche – depuis le Royaume-Uni jusqu’en France. Nous avons enregistré ce voyage. Nous avons enregistré aussi une personne qui passait  la frontière du Royaume-Uni vers l’Irlande du Nord, ainsi qu’une bergerie et également un avion Tiger Moth de la Seconde Guerre mondiale. Et surtout nous avons travaillé avec quelque 400 musiciens et 700 chanteurs, ce qui a été un travail très important. L’idée est que l’album soit une sorte de requiem du fait que le Royaume-Uni laisse l’UE. Je crois que c’est un désastre pour le pays.

Quelle sera la direction musicale de ce projet? Ces dernières années, tu as fait deux albums “One Pig” et “One Club” qui    ont fait halluciner les gens mais ton dernier album “The Shakes” qui est sorti en 2015 a été intéressant et excitant comme quasiment toute ta musique, mais plus accessible pour le grand public. “The State Between Us” sera plus similaire à ces travaux?

Je n’en ai aucune idée, je viens juste de le finir. C’est comme construire une maison, je ne sais pas bien comment elle sera jusqu’à ce que je vive dedans. Je crois que quelques parties sont plus accessibles et que d’autres seront trop expérimentales pour un public moins habitué.

Normalement tes albums sont accompagnés de vidéos géniales. Tu as pensé faire des vidéos pour quelques-unes des chansons de “The State Between Us”?

Réellement non! Mais il y aura une vidéo du processus de production, où on pourra me voir et mon équipe enregistrer le nageur traversant la Manche, ou la bergerie, ou l’avion Tiger Mouth ou d’autres équivalentes.

Et tu as déjà pen faire une tournée avec ce nouvel album?

Oui, durant ces deux dernières, nous étions déjà en partie en tournée. Nous avons voyagé à travers l’Europe avec notre spectacle et notre orchestre. Après les concerts, nous nous sommes arrêtés quelques jours dans des villes comme Berlin, Rome, Madrid et Leipzig, où on a enregistré l’album avec tous ces musiciens et chanteurs. Dans ces tournées, nous avons déjà interprété des musiques de  “The State Between US” qui étaient déjà terminées. Et dans notre dernier spectacle à Rome, on a joué l’album en entier; il y avait 105 personnes sur scène, impliquées dans le spectacle. Ça a été une sérieuse production.

Uauh, sonne de façon impressionnante! Tu es connu comme un musicien qui travaille avec courage, tu as composé de nombreuses chansons, ce qui représente beaucoup de travail en studio, et tu as fait une tournée avec des spectacles en direct très intenses. Qu’est-ce qui te plaît le plus – travailler en studio ou jouer en direct?

Il est très difficile de répondre à cette question. Ça dépend de  beaucoup de choses. Le concert peut être génial s’il est très bien  organisé. Mais par exemple, dans le dernier, l’arrière-scène était très loin de là où l’on jouait, on devait marcher 8 km environ, et la nourriture et les artistes étaient terribles. Presque personne ne veut parler de ces faits mais je crois que c’est important de le faire. Si tu travailles et que tu ne dors pas assez, que tu dois beaucoup marcher et que les repas ne sont pas bons, il sera difficile de finir le travail comme tu l’attendais. Parfois, le concert peut être un défi. Il n’y pas longtemps, nous avons joué 4 heures un dimanche matin, au club techno légendaire Berghain, à Berlin. J’ai presque 50 ans, à mon âge ça peut être trop.

Maintenant je fais beaucoup de musiques pour des films et la télévision, ça me plaît parce que je n’ai pas à changer d’endroit. Tu es à la maison et tu fais ta musique. Et j’ai un joli studio à la maison mais il y a un petit problème. Parfois il y fait très froid parce que je vis dans une maison construite en 1600, avec un système très rudimentaire de chauffage. Ça dépend des circonstances.

Où vis-tu actuellement?

Je vis dans une ferme, à une heure et demi de Londres. J’ai décidé de déménager à la campagne où la vie est plus tranquille, après toutes ces années de vie bruyante à la ville.

Il serait intéressant de savoir comment est ta vie à la ferme, comment est un jour normal pour toi?

La première chose que je fais en me levant est donner à manger aux porcs, et après aux oiseaux. Nous avons des porcs, des poulets et des paons qui vivent à la ferme. Après normalement j’emmène mes deux enfants à l’école et je fais des tâches administratives comme des mails et des réunions. L’après-midi, j’essaie de composer de la musique, mais il y a toujours quelque chose qui  m’interrompt et c’est frustrant. Plus tard le soir, quand mes enfants sont allés dormir, je me sers un verre de vin et finalement je peux travailler sur ma musique efficacement quand personne ne me dérange. Mais mon dernier album a été enregistré la majeure partie du temps en dehors de mon studio; il a été enregistré pendant les tournées et dans quelques lieux déterminés, comme  lorsque le nageur a traversé la Manche ou à la bergerie ou l’avion. J’ai dû faire beaucoup de travail de production et beaucoup de travail administratif pour que ce soit un succès. Ça été dur et très cher.

Comme je l’ai dit avant, je fais beaucoup de musiques pour la télévision et pour les films et habituellement quand les gens t’engagent pour ce genre de contrat, ils te demandent de le faire en très peu de temps. Mais parfois non, ils te donnent pour limites le délai de livraison. C’est très imprévisible, un peu comme un restaurant; parfois il peut y avoir 100 personnes qui attendent un plat ou seulement une seule qui prend un thé ou un café.

Réellement, ce qui me plaît le plus est de composer de la musique. Mais la réalité est que je peux seulement m’y consacrer à 20% de mon temps, le reste étant les processus de production comme les réunions d’affaires, les mails et autres choses semblables.

Tu es connu pour utiliser et enregistrer des sons de notre quotidien dans ta musique. Probablement ta vie à la campagne t’apporte un paysage de sons très riche, n’est-ce pas ainsi?

Oui, mon monde est rempli de sons de porcs, de poulets, de paons et aussi de vent. Notre maison est en haut d’une colline, dans une zone très venteuse. Je ne suis pas habitué à utiliser trop ces sons, mais de temps en temps je le fais, et c’est bien d’avoir la chance de pouvoir les enregistrer quand je le veux.

Ton album conceptuel “One Pig” fait à partir de porcs enregistrés, de la naissance jusqu’à la mort, en passant par sa cuisine et finissant par la défécation de ceux qui l’ont mangé a été enregistré dans ta ferme?

Non, au moment où j’ai enregistré ce disque je ne vivais pas encore dans une ferme. Mais dès que j’ai fini, j’ai senti que j’avais une dette envers la communauté porcine. Et de prendre soin de quelques porcs dans ma ferme et de les garder en vie est une manière de les remercier pour leur participation à l’album.

Et donc tu ne manges pas les animaux qui vivent dans ta ferme?

Non! Je ne suis pas végétarien mais je ne trouve pas correct de manger mes animaux avec qui j’ai vécu et que j’ai vu chaque jour. Je les garde parce qu’à la maison où nous vivons, c’était une ferme pendant plus de 500 ans et je voulais continuer avec les animaux. Je n’avais jamais eu de bêtes avant et pour moi, c’est une expérience intéressante d’avoir à en prendre soin.

Tu es connu pour avoir fait difrents types de spectacles en direct – avec un grand orchestre et aussi plus petit, avec un montage électronique. Quels types de spectacles te plaisent le plus?

Travailler avec une grande formation est le mieux pour moi, déjà c’est très  acoustique et ça produit un bruit incroyable sur scène, c’est un son très physique et une expérience très viscérale. Ce sentiment extra-corporel de communication avec les autres qui fonctionne sur la scène m’enchante. Mais, d’un autre côté, ces types de spectacles ne sont pas très expérimentaux. Je suis toujours motivé par trouver de nouvelles formes de musique, c’est ce qui me passionne réellement. C’est pour ça que j’ai tellement aimé travailler sur des albums expérimentaux tels que “One Pig” et “One Club”.

Dans les années 90, tu avais divers alter égos artistiques, comme Wishmountain, Radio Boy, Doctor Rocket. Tu en as déjà terminé avec cette étape. Feras-tu seulement de la musique comme Matthew Herbert?

Bien! Parfois, j’ai la sensation que ce serait une bonne idée de commencer un projet en parallèle. Ce qui me plaît le plus dans le travail est que je peux tout faire. Je pourrais me lever un matin et décider d’un projet heavy metal, et personne ne pourrait m’arrêter. Je crois que j’ai beaucoup de chances d’avoir cette liberté.

En plus de ta musique tu as fait beaucoup de remixes et de collaborations avec de grands artistes de différents styles musicaux. Avec qui as-tu préféré joué?

J’ai adoré travailler avec Bjork. Pour moi, elle est une icône, une visionnaire de la musique comme l’ont été Jimmy Hendrix ou Elephant’s Gerald. J’ai été ému de travailler avec elle. Et probablement ma collaboration préférée dans tout l’album a été avec Roisin Murphy, de Moloko. On a enregistré son premier solo plegats, et ça a été une expérience géniale, parce que tout est allé très vite, spontanément et honnêtement. Ça a été bon de donner forme à cet album plegats.

Tu as aussi ton propre label Accidental Records. Il y a de nouveaux artistes que ont récemment lancé des musiques sous ta licence?

Je peux vous recommander un nouvel artiste du label – Zilla With Her Eyes Shut. Il fait une musique réellement intéressante. De même, il y a deux ans, j’ai commencé un sous-label Accidental Junior qui fait seulement de la musique dance. On a relancé quelques thèmes de Herbert en vinyle qui ont 20 ans mais on l’a fait parce que les gens le demandaient. Ça m’a plu de lancer de la musique dance d’autres musiciens pour le label. Nous avons sorti de grands artistes comme Bambooman et Dave Aju. Le label est orienté principalement vers la musique qui a 119-120 BPM. Pas trop intense mais plus funky et tech.

Penses-tu relancer ta propre création de musique house de nouveau?

Bien! Je fais encore le DJ et je fais de la house dans mes spectacles. Je sais qu’il y a des gens frustrés par le fait que je n’ai rien fait sur ce thème les 20 dernières années et qu’ils attendent. Mais je crois que ce n’est pas le moment adéquat. Je pense que ma musique est le reflet de ce que nous vivons à un moment donné; politiquement et culturellement le monde est un lieu différent de celui qu’il était quand j’ai fait de la musique pour la dernière fois. Nous sommes à un moment sombre de l’ère humaine avec ce Brexit, des gens comme Donald Trump au pouvoir et le changement climatique.

Et je crois que maintenant je me prépare pour y revenir. Mon nouvel enregistrement sera de la musique house. Après cet immense projet avec plus de 1000 personnes impliquées, j’aurai besoin de faire quelque chose de moins compliqué, pour moi-même, et la dépense sera moindre aussi.

C’est incroyable que tu puisses trouver le temps et l’énergie pour créer tous ces projets. Merci Matthew pour cet interview si intéressante. Certainement, tu n’es jamais allé en Andorre. Que penserais-tu d’aller y jouer un jour?

Je ne suis jamais allé en Andorre. Je sais que le pays existe en tant que tel. Je suis souvent dans des endroits proches, en Espagne et en France, ça ma plairait de découvrir l’Andorre et d’y jouer si jamais la possibilité se faisait jour.


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