Anatoly Torkunov : Nous ne pourrons créer la politique en ligne avec l’air du temps et les besoins des gens qu’en nous basant sur la connaissance scientifique et en comprenant les tendances de la société

Anatoly Torkunov : Nous ne pourrons créer la politique en ligne avec l'air du temps et les besoins des gens qu'en nous basant sur la connaissance scientifique et en comprenant les tendances de la société.

Recteur de l’université MGIMO, docteur en histoire et doctorant en science politique, Anatoly Torkunov, parle sur l’importance de la science politique dans le contexte du monde moderne, l’histoire des espaces vides, les situations compliquées de Corée du Nord, les examens d’entrée de cette année à l’université MGIMO, et de nouveaux programmes qui sont développés activement par l’université en ce moment.

L’Institut d’État des relations internationales de Moscou, souvent abrégé comme MGIMO es considéré l’université d’élite de la Russie. Elle est surnommé le “Harvard de la Russie” par Henry Kissinger, parce que grande partie de l’élite politique, économique et intellectuelle de la Russie y est formée. En ce moment, son pourcentage d’acceptation est le plus bas et les notes d’examen les plus élevés de toutes les universités du pays.

MGIMO a des notes élevées et impressionnantes dans les classements universitaires internationaux. Par exemple, en 2016, elle a été classée comme la première dans le monde dans les Classements de l’employabilité des diplômés – “Emploi dans un ans après l’obtention d’un diplôme ; elle est notée 350ème dans le monde (et 5ème en Russie), en laissant derrière beaucoup des universités étrangères éminentes telles que l’université J. Washington, l’American University, l’université Paris-Descartes et l’université du Kent ; c’est la seule université au monde qui apparaît dans le Livre Guinness des records où elle est identifiée comme le seul établissement pédagogique qui enseigne 53 langues étrangères à temps complet.

Aujourd’hui nous parlons avec Anatoly Torkunov, recteur de MGIMO et docteur en histoire et doctorant en science politique, à propos des nouveaux programmes et approches utilisés dans l’université, les défis principaux de nos temps, l’importance de la science politique, la situation compliquée dans la péninsule coréenne, les espaces vides dans l’histoire et beaucoup plus.

Anatoly, il serait intéressant de savoir comment vous voyez, comme doctorant en science politique, le rôle de la politologie dans le monde moderne?

Il faut dire que la science politique est une spécialité universitaire. Mais beaucoup de professionnels qui travaillent dans ce domaine n’ont pas reçu une éducation particulière en science politique, ils appartiennent au cercle des sciences naturelles. Et ceci est vraiment incroyable, parce que la politologie avec les sciences naturelles élève la synergie qui aide à faire des prévisions en utilisant des analyses mathématiques.

En général, la science politique se développe très rapidement, en Russie aussi. Je suis coprésident de l’Association russe de science politique et la conférence organisée par l’Association une fois chaque deux années est très populaire, et à peu près 1000 spécialistes de science politique de toute la Russie y participent.

L’importance de la science politique dans le monde moderne est grande. Mais en même temps, l’intérêt de cette discipline est différente d’un pays à un autre. Je ne veux déranger personne, mais si nous observons la politique des États-Unis au Moyen-Orient lors de ces dernières années qui a commencé avec la situation en Irak, nous pouvons le voir comme un exemple d’une politique qui n’est pas fondée sur une connaissance généralisée de cette région pleine d’un nombre suffisant d’arabologues. Ceci mena à un nombre d’erreurs qui ébranla la stabilité dans cette région. Et nous observons encore les résultats de ces erreurs. En plus des personnes appartenant aux cercles scientifiques, beaucoup de politiciens américains commencent à le comprendre maintenant.

Mais si la science politique est utilisée correctement, elle pourrait être un instrument effectif pour les autorités pour analyser et projeter et pour mettre à jour la politique réelle dans le pays. Nous ne pourrons créer la politique en ligne avec l’air du temps et les besoins des gens qu’en nous basant sur la connaissance scientifique et en comprenant les tendances de la société.

Et quels grands développements qui ont changé rapidement l’ordre mondial et la situation géopolitique pouvez-vous exposer du point de vue de la politologie?

Si nous les observons par ordre chronologique, pensez d’abord à tous les mouvements révolutionnaires dans les pays arabes, qui ont mené à un niveau plus élevé d’implication des États-Unis et de la Russie dans la politique du Moyen-Orient, ce qui a créé un facteur d’instabilité important dans cette région que nous pouvons observer en ce moment.

Bien-sûr, un développement important qui a changé la relation de la Russie avec l’Europe, les États-Unis et le reste du monde c’est la réunion de la Russie avec la Crimée.

Un facteur important sont les tensions accrues entre les États-Unis et la Chine qui sont presque devenus une guerre de commerce. Ces pays essaient de trouver une solution de compromis mais ils ne l’ont pas réussi encore.  Et sans aucun doute, ceci a un impact considérable sur leurs relations politiques. Les américains doutent beaucoup du plan de la Route de soie de la Chine, ils pensent qu’il ne s’agit pas seulement d’un projet économique, mais aussi un projet de stratégie militaire, et contrairement à la Chine, ils lancent leur propre plan de l’Union du Pacifique, qui doit incorporer des pays tels que les États-Unis, l’Inde, l’Australie et le Japon. Toutes ces tensions deviennent un facteur important de la réalité moderne qui a un impact profond sur toute l’Eurasie et la région du Pacifique. Le fait que la Chine ait déjà contourné les États-Unis dans l’acquisition des termes de parité de puissance met l’accent sur le sérieux de la confrontation.

Il y a aussi le problème de Corée du Nord qui est permanent. À un moment il était très sensible mais maintenant il s’est désamorcé dans une certaine mesure. Mais il s’agit encore d’un problème grand et non résolu.

Quelle façon de résoudre le problème de Corée voyez-vous comme spécialiste qui comprend complètement cette situation ?

Nous devons comprendre que ceci continuera pendant longtemps. Il y a une seule façon : négocier et chercher des solutions de compromis.

Corée du Nord n’abandonnera jamais les armes nucléaires qu’elle possède. Sincèrement nous ne savons pas quelle est la grandeur de leur arsenal nucléaire et le niveau des systèmes de vecteur nucléaire, mais c’est un fait qu’ils ont eu une série de tests nucléaires et ils continuent à développer leur programme nucléaire. Les Nord-Coréens ne l’abandonneront pas jusqu’à sentir que leur pays est en sécurité. Cet exemple comme le cas de la Libye sont très représentatifs pour eux. Les dernières négociations avec les États-Unis n’ont pas mené à des résultats. L’Amérique insiste sur le désarmement immédiat et complet et cette approche ne peut pas être suivie par Corée du Nord parce que ceci leur privera de tous les outils d’influence qui pourraient être utilisés dans les négociations.

Nous avons vu beaucoup d’essais de résoudre ce cas autrefois : à l’époque de Kim Il-sung, Jimmy Carter voyagea à Corée du Nord comme pacificateur ; le secrétaire d’état Madlen Olbrait négociait avec Kim Jong-il, mais ce problème existe encore pleinement.

Il est vraiment important de ne pas arrêter et de continuer avec ce procès de négociation international. En plus de l’importance des négociations entre les États-Unis et Corée du Nord, ce problème ne peut pas être résolu sans la Russie et la Chine. Nous devons utiliser tout genre de nouveaux contacts et outils diplomatiques pour trouver une solution, mais avec certitude il faudra suivre un long chemin et beaucoup d’années de négociations. Il n’y a aucune façon de résoudre rapidement ce problème ; Je ne me considère pas optimiste quand je regarde à ce problème.

Comme historien, voyez-vous des exemples d’autrefois de cas qui peuvent se comparer d’une manière ou d’une autre aux situations actuelles avec Corée du Nord ? Et s’il y a des exemples de ce genre, quelles solutions furent appliquées pour résoudre ces problèmes ?

Malheureusement, je ne vois presque pas d’exemples historiques positifs. Les cas de pays divisés sont toujours très dramatiques. L’exemple typique pourrait être une situation actuelle au Yémen, quand le nord et le sud du pays furent réunis en un seul pays à nouveau.

Mais pensez-vous que peut-être la réunion de la République démocratique allemande et de la République fédérale d’Allemagne pourrait être un exemple positif de trouver une solution pour ce genre de crises ?

L’histoire de la République démocratique allemande et de la République fédérale d’Allemagne est d’un genre différent. Malgré quelques petites différences dans la mentalité des citoyens des parties occidentale et orientale de l’Allemagne, même quand l’est et l’ouest étaient divisés en deux pays, ils réussissaient toujours à être proches l’un à l’autre et de partager un espace culturel unique. Il y avait encore beaucoup de contact entre les personnes et ils lisaient les journaux et écoutaient la radio les uns des autres.

La situation de Corée du Nord et du Sud est radicalement différente : ces deux pays ont exagéré leur aliénation. Et ceci n’a pas seulement à voir avec leurs régimes politiques et leur système socio-économique, ça va plus au-delà des différences culturelles et même de langage. Ils ont déjà 1400 mots en commun qui ont des sens différents entre le nord et le sud. Beaucoup de philologues ont exploré ce phénomène, par exemple mon enseignante, décédée malheureusement, Valentina Dmitrieva, qui a dédié quelques articles à ce sujet.

Mais en faisant cela, Corée du Nord et du Sud ont encore des traditions culturelles communes fondées principalement sur le confucianisme, malgré les différences radicales dans leurs régimes. En fait, depuis le XVIIIº siècle, les coréens se sentaient, non pas la Chine, comme les principaux gardiens des valeurs traditionnelles et conservatrices du confucianisme.

Comment ça se fait que Corée ait pris le rôle de disciple principal du confucianisme qui est venu de la Chine ?

À ce moment-là il y avait beaucoup de problèmes en Chine et elle fut alors conquise par les Mandchous. Plus tard, quand la Chine s’est ouverte au monde, ont commencé les guerres de l’opium et les rébellions éternelles. À ce moment, les coréens se sont convaincu qu’eux et leur scientifiques étaient les dissidents des idées pures du confucianisme.

Corée s’est ouvert au reste du monde qu’au milieu du XIXº siècle, et à ce moment-là, la Chine s’était déjà ouvert depuis longtemps et commerçait avec beaucoup de pays. Et être un pays clos pendant tellement de temps, ce qu’on appelle un royaume ermite, a aidé la Corée à maintenir ces traditions culturelles.  Et nous pouvons dire que le confucianisme a aidée aux coréens à maintenir leur identité nationale lors du régime colonial japonais. Et ils y sont parvenu, malgré la politique agressive du Japon qui changeait même les noms traditionnels coréens par des noms japonais lors du régime colonial.

Il serait intéressant de savoir quel est votre point de vue comme historien sur les idées très populaires maintenant de l’histoire alternative.

Je suis l’approche de l’histoire traditionnelle. Je connais quelques travaux dans le domaine de l’histoire alternative et j’ai même quelques livres chez moi d’Anatoly Fomenko, l’un des principaux disciples des idées de l’histoire alternative en Russie. Cependant, pour être honnête, je ne les ai pas exploré profondément, car elles ne me convainquent pas.

Pour moi, l’histoire se fonde tout d’abord sur un large nombre de documents historiques. Nous en avons plus que suffisamment et ils nous disent que la chronologie traditionnelle est la réalité.

Bien-sûr, il existe beaucoup d’espace pour des théories de conspiration. Par exemple, si nous observons une époque compliquée de l’histoire de la Russie comme l’Âge sombre, nous pouvons voir que presque tous les documents reliés avec l’époque de pouvoir de Faux Dimitri furent détruits par l’organisateur de la prise de pouvoir, Vasily Shuisky, dont l’objectif était de se défaire de tous les signes de cette période. Mais certains documents ont survécu et en nous basant sur ceux-ci nous pouvons dire que Faux Dimitri était un personnage très polémique : il avait adopté des lois très progressistes pour son époque. Mais il est advint que presque toutes les preuves qui montrent la partie positive de ce personnage historique ont été détruites, nous en avons que certaines.

Il semblerait que nous ne savons pas beaucoup sur cette époque d’Âge sombre et nous pourrions l’appeler un espace vide dans l’histoire, et sinon un espace gris sans doute.

Je partage l’avis qu’il y a beaucoup de choses obscures à cette époque. Hormis le fait d’avoir maintenant beaucoup de recherches de grands historiens sur cette époque (beaucoup de travaux furent publiés en 2012 lors de l’anniversaire de la fin de l’Âge sombre en Russie).

Cependant, chaque époque révise la description de l’époque antérieure. En Europe, ce changement était d’habitude reliée avec le changement des dynasties au pouvoir ou avec l’arrivée d’envahisseurs. Mais personne réussi à réécrire totalement l’histoire, beaucoup de documents de l’époque antérieure survivent par tous les moyens, spécialement dans les grands pays européens. Si nous parlons par exemple de la France, il y a encore des milliers de documents archivés prudemment depuis l’époque de Charlemagne. Il est su que, lors de la Révolution française, les soldats qui n’avaient plus de balles volaient des archives et faisaient des balles à partir des documents anciens. Pouvez-vous imaginer combien de documents furent détruits lors de ce désordre ? Mais nous en avons encore beaucoup. La Russie dans ce cas n’a pas tellement de chance, nous n’avons pas un tel nombre de documents historiques.

Alors, en général, votre point de vue est que nous avons une compréhension élémentaire des événements historiques et de leur chronologie, mais nous avons encore des moments obscurs que nous ne pourrons jamais éclairer totalement parce qu’ils forment déjà partie de l’histoire ?

Bien-sûr que certaines choses seront obscures et il y aura des interprétations différentes des événements. Presque tous les documents historiques que nous avons sur la Terre ont déjà été explorés attentivement par les scientifiques. Mais parfois des surprises inespérées surviennent qui nous permettent comprendre plus profondément une époque particulière. Une de ces surprises est la découverte des manuscrits de Qumrân, aussi appelés manuscrits de la mer Morte, en 1947. Il est possible que de telles preuves restent encore à découvrir.

Vous avez tout juste participé dans le Forum économique de Saint-Pétersbourg. Quelles sont vos impressions principales sur cet événement et le voyez-vous dans le contexte historique ?

Le Forum économique de Saint-Pétersbourg est déjà un événement bien établi, très populaire, et l’exigence est très élevée. Cette année, 14000 personnes de 143 pays y ont participé. J’y ai rencontré beaucoup de connaissances de toutes les parties du monde et je suis entré en contact avec un grand nombre d’économistes et d’hommes d’affaires intéressants. J’ai participé à 4 séances : l’une d’entre elles était sur le programme de dialogue de la Russie et de la France sur la collaboration dans les domaines de culture et d’éducation. Même si ce Forum est appelé économique, beaucoup de sujets qui interviennent bien au-delà des limites économiques y sont discutés.

Les événements centraux étaient des réunions du président Putin avec les nombreux visiteurs du Forum.  Cette année il s’est réuni avec le président de la république populaire de Chine, Xi Jinping ; le secrétaire général des Nations Unies, António Gutteres ; le président de Bulgarie, Roumen Radev ; et la présidente de la République slovaque, Zuzana Čaputová.

Il est très important qu’il y ait de la communication en direct : ce genre de contacts ne pourra jamais être remplacé par la communication en ligne, étant donné qu’elle développe les relations personnelles entre les personnes.

En attendant, selon ma compréhension, vous serez principalement concentré sur les examens d’entrée de MGIMO. Comment se déroulent les préparations des examens cette année ? Quelles facultés sont plus exigeantes ?

Il faut dire que nous n’avons pas d’examens d’entrée à l’université dans le système éducatif russe. Les étudiants entrent principalement dans MGIMO selon leurs notes dans les examens des écoles gouvernementales et ils participent à un concours. Nous avons des exigences très élevées dans la moyenne des notes des examens des écoles gouvernementales.  La moyenne pour les écoles publiques est de 96,4 (ce qui signifie que les candidats doivent être des étudiants avec des notes élevées dans presque toutes les matières), et pour les écoles privées elle est de 86, qui est aussi très élevée.

En général, nous passons qu’un seul examen d’entrée à MGIMO : langue étrangère. Il est très important de connaître le niveau des étudiants dans la langue, en considérant que la charge de travail future et additionnelle avec les autres matières que beaucoup d’entre eux commencent à apprendre à l’université.

Les facultés les plus populaires sont, comme toujours, la faculté d’affaires étrangères (avec un concours d’1 sur 40) et la faculté de droit (avec un concours d’1 sur 30).

Est-ce que vous analyser et développer certains programmes et approches nouveaux à MGIMO en ce moment ?

Nous développons activement des programmes de masters conjoints avec les universités principales du monde. Quand ils les terminent, nos étudiants reçoivent deux diplômes : celui de MGIMO et un de l’université associée qui forme part de ce programme conjoint. Nous avons des associations avec 30 universités d’Angleterre, États-Unis, France, Norvège, Italie et Corée du Sud.

Mais nous développons de façon intensive des programmes conjoints avec les universités locales de Russie. Quand nous ne sommes pas suffisamment compétents dans certains domaines, nous cherchons les spécialistes principaux. Nous avons tout juste préparé un programme conjoint sur l’Intelligence artificielle avec l’Institut technique et physique de Moscou et un programme pour les spécialistes en économie agraire avec l’université d’État de Kouban et l’université agraire d’État de Stavropol.  Nous développons aussi le programme de diplomatie sportive avec l’Institut de culture physique de Moscou. Et nous répondons aux demandes de notre époque, particulièrement à la numérisation et lié à ceci nous avons commencé un nouveau programme d’économie numérique et novatrice. Chaque année nous commençons de nouveaux programmes et les développons rapidement.

Anatoly, merci beaucoup pour cet entretien intéressant et nous vous souhaitons des étudiants plus intéressants et doués cette année et bonne chance avec tous les développements à MGIMO.

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